LA PIECE DE THEATRE „BRÂNCUŞI” EN FRANCAIS

Ștefan Dumitrescu - BRÂNCUŞI

 

LA PIECE DE THEATRE  „BRÂNCUŞI”                                                                         DE ŞTEFAN DUMITRESCU

   La pièce de théâtre „Brâncuşi”, de Ştefan Dumitrescu, est une tentative réussie et spectaculaire, à notre avis, de présenter avec les moyens de l’art dramatique, dans un spectacle philosophique d’une grande expressivité, la personnalité du grand sculpteur roumain et son œuvre de génie, par l’intermédiaire d’une vision d’ensemble, d’une métaphore-parabole, d’une méditation-essai, afin que le lecteur et le spectateur puissent pénétrer la profondeur de l’œuvre du grand artiste et comprennent la démarche épistémologique de celui-ci.  La tentative de Ştefan Dumitrescu de réunir, dans une vision d’ensemble, très bien argumentée, la vie et l’œuvre de  Constantin Brâncuşi est, bien sûr, une démarche téméraire que peur d’écrivains auraient le courage d’entreprendre et de mener à bout.  A la fin de la lecture ou du spectacle de cette pièce-essai, on a le sentiment de mieux comprendre le titan de Hobiţa… Dans la vision de Ştefan Dumitrescu, Brâncuşi devient plus grandiose, plus profond, plus humain, plus proche de nous… Cette pièce de théâtre des plus complexes développe un  thème très vaste, où l’œuvre et la vie de Brâncuşi s’entre pénètrent, tout en donnant naissance à une magnifique Histoire philosophique d’amour, héroïque et grandiose. 

Ștefan Dumitrescu - BRÂNCUŞI

 

 

ŞTEFAN DUMITRESCU

BRÂNCUŞI

(PIÈCE DE THÉÂTRE EN TROIS PARTIES)

Traduit en francais par :

Lidia Done,

Anamaria Leontiev

LES PERSONNAGES:

Constantin Brancusi,

Mademoiselle Pogany,

La mère de l’artiste,

Dieu,

La voix

 

 

BRANCUSI

(ESSAI THÉATROLOGIQUE)

 

(Un atelier de sculpture. On y voit des morceaux de marbre, dont quelques-uns sont en train d’être taillés. Dès le début l’atelier de Brâncuşi suggère l’image d’un intérieur paysan. Entre la scène et l’atelier il y a une fenêtre — une sorte de mur en verre, par lequel on peut apercevoir le sculpteur et les objets qui meublent l’intérieur de son atelier. Ce mur en verre peut suggérer l’incommunicabilité, le ciel, ou le fait que toute l’action se passe dans une dimension parallèle. Pendant toute la durée du spectacle, on verra le sculpteur tantôt assis sur sa chaise, pour se reposer en fumant, tantôt en mouvement, en train de ciseler la pierre. Un ou plusieurs haut-parloirs feront entendre dans la sale de spectacle les pensées, les idées ou le langage intérieur du sculpteur, dominant l’impression que la voix douce et triste de l’artiste vient de quelque part, de très loin, de partout, du cosmos.)

(Assis sur une chaise devant une pierre qu’il touche).

         Pierre! (En chuchotant) Pierre ! (Pour l’instant, on a l’impression d’entendre les flots de la mer heurtant la falaise) Prendre la pierre et lui donner la forme d’un être, d’un oiseau, c’est comme si on la prenait de là, du passé, de là où il existait depuis quelques milliards d’ans, d’où elle attendait et attend encore infatigable, ayant le pouvoir d’attendre à l’infini, et l’amener au présent. (On entend sa respiration profonde.) Comme elle est claire, ma vision ! Amener la pierre de là, du passé, des milliards d’années, jusqu’au présent. (Il rit doucement, comme les vieux hommes) Je devrais avoir peur et m’effrayer de ma force. (Un peu effaré) Mais ce n’est-ce pas elle, cette force, qui m’a déformé ? (petite pause ; on entend au loin les cris de quelque mouettes, tristes, déserts) 

          CONSTANTIN BRANCUSI : Parfois je la sens plus grande que moi, et alors on dirait qu’elle se moque de moi,  mais je me suis accoutumé avec elle. (Il pose l’oreille et écoute la pierre, il l’écoute attentivement, longtemps.) Il me semble que j’entends quelque chose, mais ce n’est pas tout ce que je veux savoir. C’est toujours la paume, le toucher qui me dit davantage… (Il respire profondément, mais  avec difficulté) La pierre ne parle pas, elle nous montre par elle-même, par sa substance, l’ordre dans laquelle les atomes se sont rangés  pour faire la veinure de la pierre. Et c’est une bonne chose. Pouvoir parler par soi-même, par rien d’autre chose. (Après un temps de réflexion, on entend les flots de la mer tristes, déserts) C’est la plus belle manière de se taire de toutes que j’ai entendues, où la plus belle manière de penser.

CONSTANTIN BRANCUSI : S’exprimer par le son, par autre chose que par soi-même, tout cela parle de son impuissance. (Il se tait, attristé) Et par quoi t’exprimer? Par le son, qui est une ombre déchue, une dissipation dans le chaos de la substance et de la forme? (Petite pause) C’est pourquoi j’aime la pierre. (Les pensées s’écoulent doucement, il se tait quelques moments, il soupire).

CONSTANTIN BRANCUSI : (En regardant au loin, avec une expression de pitié sur son visage) Je dois remercier Dieu pour être devenu sculpteur (On entend sa respiration fatiguée). Au fond pourquoi le remercier? (Après quelque temps, on entend passer un charriot sur le chemin)  C’est comme il faut. Il vaut mieux qu’on prenne les choses comme si elles avaient dû être de la sorte. Le matériel avec lequel je travaille c’est la matière-même, pétrifiée, condensée. (Il parle rarement, avec difficulté). Elle est vielle de milliards d’ans et c’est comme si ta main s’étendait beaucoup dans le passé, et toi avec elle, comme si ton âme perçait le temps dans ses profondeurs, pour en prendre un peu. Là-bas, d’où cette pierre a accumulé tant de silence, comme une éponge. (Il sourit amèrement) Et pourtant quoiqu’elle ait accumulé en soi tant de temps, elle en accumulerait encore, pendant des milliards d’années. (Au loin, du fond de la terre, on entend sonner les clochers d’une église)

 Quel mystère porte en soi cet être? Quand le ciseau taille, c’est du temps concentré, essentialisé qu’il taille, du temps devenu comme le verre, bleu et clair. Il ébrèche le bord du ciseau et il se casse si on ne sait pas s’en approcher (Il se tait un moment).

CONSTANTIN BRANCUSI : (En réfléchissant) Eh… Si non, je désirerais d’être poète, car le matériel avec lequel je travaillerais n’est qu’une ombre de matière dans le chaos. (Il se tait, en réfléchissant)  Je désirerais sculpter dans la matière animée. (Comme s’il attendait que le temps passe). Je le sais, je le sens avec douleur, même si au début j’étais fier et joyeux de donner à la matière morte une forme vivante, qui avait l’air de vivre. Elle a maintes fois l’air d’être plus vive qu’un visage humain, mais après avoir regardé ce visage, on se rend compte, et ça te fait souffrir, qu’on s’est menti et qu’on n’a pas donné naissance à un visage vivant, mais à un être qui t’a trompé et avec lequel tu vas tromper à jamais les autres. La conscience du mensonge, de la tricherie a brûlé comme une étincelle dans mon esprit et elle brûle encore. C’est une chose qu’un poète ne vit pas, puisqu’il sait dès le début qu’elle ne peut pas faire des mots qu’une copie, un agencement d’images seulement.

Tant de fois j’ai voulu briser ce que j’avais sculpté! Mais je trouvais en même temps que c’était déjà trop de pouvoir faire un visage humain, ayant l’air vivant, d’une ancienne pierre inerte. C’est ainsi que j’ai vaincu ma douleur et j’ai renoncé à le détruire. (Il est fatigué, triste)

Maintenant, avec le passage des années, je me suis résigné. (Il se tait. Ensuite il se lève et se promène dans l’atelier. Il déplace quelques objets et puis il regarde par la fenêtre, d’un air absent.)

CONSTANTIN BRANCUSI : (Il a la voix roque, comme s’il était un autre personnage) J’aurais voulu sculpter les montagnes chez moi, dans les Carpates. Et j’ai encore cette pensée secrète, celle que peut-être je réussirai un jour. Si je meurs, j’aime croire que je ferai cette chose dans le monde où je partirai. ( Soudain, il se tait. On entend le sussurrement triste d’un ruisseau de la montagne). Je regarde le monde du haut, comme si je demeurais toujours au sommet d’une montagne d’où je regarderais le monde à l’horizon… Je pense à l’effort et à la tâche du sculpteur. (Tout de suite, sa voix devient ambigue, impersonnelle). Sculpter le monde, sculpter l’écorce de la terre et donner à la terre un visage d’homme, avec lequel elle puisse voler, comme ça, dans l’univers. Mais je pense surtout à la scupture du monde comme monde; prendre le monde et le sculpter selon ta pensée et ton désir. Et en faire un monde d’une beauté divine, devant laquelle Dieu-même, s’il est le créateur, puisse s’émerveiller et se révolter. Qu’il ait honte et qu’il ait mal dans l’univers d’avoir pu faire un monde si laid. (Après quelques instants. Au loin, on entend les cris tristes des mouettes)

CONSTANTIN BRANCUSI : Non, je n’y ai même pas pensé… Ça pourrait être une pensée secrète de l’artiste et il est impossible que dans l’esprit du génie ne surgisse une pareille pensée magnifique. Qu’elle est diabolique, mais qu’elle est grande! À un certain moment, quand le génie arrive à être bien conscient de sa valeur, de sa puissance gigantèsque dans le monde, il lui passe aussi par la tête la pensée diabolique de surclasser Dieu, ou même d’humilier Dieu et d’humilier la Nature. Voilà, moi je voudrais surpasser la nature et Dieu, m’élever au-dessus d’eux, mais de façon que mon élèvement soit un élèvement pur, et non pas humiliation, qu’il n’ait aucun sens moral. Et ce geste envers Dieu et envers la nature ne me semble autre chose que la plus haute estime pour eux, l’incarnation de leur effort et ma foi d’aspirer vers eux. La satisfaction de les avoir atteint m’accablerait peut-être, cette grande joie m’écraserait, et l’aspiration vers eux ne serait qu’un bonheur profond et calme. Un bonheur éternel. (Il se tait quelques instants. Au début, on entend des tonnerres, comme preuve que la tempête s’approche).

CONSTANTIN BRANCUSI : (Rarement, comme s’il racontait où qu’il parlait à soi-même) Et le temps passe et nous venons au monde, et une idée nous mène. Car grâce à cette chose seulement on est né et on y est resté pour l’accomplir. Et notre arrivée n’est pas une arrivée pure, puisqu’à un moment-donné on oublie que l’homme est mille fois plus grand que les grandes choses qu’il a réalisées dans le monde.

Et nous oublions tout ça, et nous arrivons à avoir l’impression que dans l’art nous avons à faire seulement des choses. (Il se promène quelques moments dans l’atelier. Maintenant, on entend les tonnerres de plus près).

Et alors on oublie de soi et on se trompe. On dirait qu’on n’est plus celui qu’on était et celui qu’on devait être, on dirait qu’on est cette chose-même. Un artiste, peut-être, n’est depuis longtemps ce qu’il est; il se voit comme s’il était l’objet de son propre art. En même temps le salut de celui que tu es et l’illusion d’une grandeur qui s’appelle idolâtrie, ce sont les grands péchés devant la matière. (Il s’assied et regarde longtemps une statue). Et devant Dieu.

CONSTANTIN BRANCUSI : (Les cris solitaires et tragiques des mouettes s’entendent de très près) Je suis tombé dans les deux erreurs… Maintenant je me sens bien, c’est ainsi qu’un artiste doit être. Il doit être les deux choses à la fois. (Un éclair sillonne le ciel) Eh! Comment peut-on répondre à cette question, pourquoi sommes-nous les humains venus par le temps? (On entend un tonnerre éloigné, prolongé, qui ébranle la terre. Le Sculpteur ne semble pas l’entendre) En tant que philosophe c’est facile de répondre à cette question, mais en tant qu’artiste c’est beaucoup plus difficile. (Il respire profondément, avec du bruit, comme s’il se préparait pour faire un effort) Supposons que Dieu existerait et qu’il nous a créé, mais après nous avoir créé, si quelqu’un le demande pourquoi, il ne saurait pas lui répondre. (Il est triste. Maintenant, on entend assez clairement le grincement d’une fontaine, puis un chien qui aboie, comme si on se trouvait en Roumanie).  Voilà, j’ai vu et j’ai senti tout ça. Celui qui nous a créés ne saurait pas quoi répondre. Cette chose-là est magnifique, mais en même temps, terriblement effrayante. (On entend un vrombissement qui vient du fond de la terre, au début étouffé, puis de plus un plus fort. On voit les statues et les objets de l’atelier se balancer).

CONSTANTIN BRANCUSI : C’était encore un tremblement de terre. La terre roumaine a tremblé encore une fois. On met les fondements qui n’ont pas été bien mis au début. Un peuple est comme une cathédrale. Le peuple roumain est comme la Monastère d’Arges. Tout ce qu’on élève pendant la journée s’écroule au cours de la nuit. Cela s’est passé ainsi dès le début. Tout ce que les Daces ont édifié s’est écroulé lorsque les Romains sont arrivés. Puis, tout ce que les premiers Roumains ont construit, les anciens Roumains, nos ancêtres, s’est écroulé quand sont venus les Vandales, les Huns, les Avares. Ensuite ce sont les Hongrois, les Turques, les Russes, les Autrichiens et les Allemands qui sont venus… (Il soupire.) Et à la fin c’est nous-mêmes qui viendrons détruire ce que nous avons construit. (En regardant tout droit, comme les aveugles). Cette cathédrale qu’est le peuple roumain demande un trop grand sacrifice, (tragiquement), que nous ne pourrons jamais faire. C’est pour cela que la cathédrale du peuple roumain ne sera jamais finie et tout ce qu’on édifiera le jour s’écroulera la nuit… (Quelque part de très loin, dans un bois, on entend les doux tintements des cloches d’une église engloutie)

CONSTANTIN BRANCUSI: He, he, he! J’ai passé insensiblement d’une idée à l’autre… À quoi est-ce que je pensais ? (Il respire profondément).

En même temps, ce n’est pas nous qui sommes venus au monde et qui aurions voulu quelque chose dans l’univers et dans le temps. Bien que cela eût été d’autant plus grandiose s’il était arrivé. (Petite pause) Eh bien, les choses se sont passées autrement. (Il rit amèrement). He, hé, hé!  Il est bien que nous ne sommes pas venus au monde par notre volonté. Si on pense bien, ni même la philosophie ne saurait quoi répondre. Ou elle ne pourrait pas. Seul l’art pourrait le faire. (Après quelque temps).Et lequel des arts? (Après quelque temps).C’est moi qui ai choisi l’art où je peine? Ce n’est pas mon choix… Mais il est bien ce qui est arrivé. Moi, je pourrais donner la réponse à cette question.

CONSTANTIN BRANCUSI: Un poète, il ne le pourrait pas. La matière avec laquelle il travaille c’est la parole, et la parole est née dans le temps. Quel âge a-t-elle, quelques millénaires? Or, la pierre, le matériel que je travaille, a des millions et des milliards d’ans. Le mien épaissit, disparaît dans l’univers, jusqu’aux profondeurs, mais celui du poète, qu’est-ce qu’il est? Cette fumée-là, le mot qui tremble, le gémissement comme une vapeur chaude.  Car qu’est-ce que la parole sinon une fumée qui sort de la bouche et périt tout de suite. La parole ne s’attache pas à la pierre ou à l’univers comme la matière. Moi, j’essaie une comparaison. Entre la parole et son substrat s’est produit un oubli de la couche, la parole c’est autre chose, elle est la couche antérieure d’un niveau, presque disparue. Je me demande, arrivé à ce point, si la matière vivante n’est elle aussi une sorte de dégradation de la matière, de la matière stellaire. (Silence prolongé)

CONSTANTIN BRANCUSI: Comment peut-on répondre à cette question? Si un philosophe ne peut pas y répondre? (En pensant) Il se pose la question et essaie en même temps  une réponse, si la conscience, l’esprit est antérieur ou non à l’existence de la matière. Mais lui, le philosophe, s’il avait été artiste, il ne se serait pas posé cette question. Un artiste aurait voulu savoir autre chose. Il se demanderait si l’existence l’aime ou non. Une question mille fois plus belle, quoique plus naïve et plus éclairée. Dans quelques millénaires sinon dans quelques centenaires, la philosophie deviendra autre. Et ils nous sembleront naïfs ces philosophes qui se sont divisés en deux, et qui durant toute leur vie ont cherché la réponse à cette question: qui a été le premier, le moi ou la matière? (Rarement, épuisé) Je ne me demande pas pourquoi j’aime la matière, je l’aime, je constate que je l’aime, et c’est tout. Quelque chose en moi me dit que je fais bien de l’aimer.

CONSTANTIN BRANCUSI: Et je l’aime toujours et cet amour je le pose dans mes œuvres. C’est tout. Mais cela a été pour nous une malchance, ou plutôt une chance; un artiste est pareil à une hache, il est le tranchant, cette partie de fer, tandis que le philosophe en est la manche. Il n’existe pas d’artiste pur à mon avis. Et il y a aussi en moi un philosophe; j’ai essayé de me débarrasser de lui et je n’ai pas réussi, (Il soupire) et je suis content de ne pas avoir réussi. (Il rit tout seul).

CONSTANTIN BRANCUSI: (Il rit comme les vieillards). Ha, ha, ha, ha, ha !Le philosophe aussi ne peut pas le faire seul. Il ne le peut pas. Et alors qu’est-ce que le philosophe sinon un artiste sans grâce divine? Il n’a pas de grâce divine, mais ce manque lui fait bien, car le ramène à la réalité et il peut voir le monde autrement, d’une manière plus simple et plus grossière et ainsi il se rend plus utile. Nul philosophe jusqu’à présent n’a dit qu’il  aimait la matière, tandis que les poètes l’on dit. (Il crache dans la paume).Et pourtant cette espèce de gens est plus bizarre que je le croyais. Platon aussi a senti plus que nous avions supposé quand il a voulu les chasser de la cité. Les matérialistes n’ont pas répondu à la question si la matière était primordiale. On dirait qu’ils aimaient plus la matière que l’esprit. Mais à ce moment ils éprouvaient plus d’amour envers eux-mêmes. (Il rit de tout cœur).Ha, ha, ha, ha, ha !

CONSTANTIN BRANCUSI : (avec joie) Quelle grande vérité j’ai découvert ! Quand ce philosophe viendra chez moi, je le lui dirai. C’est peut-être une perversion. Eux, car ils s’aimaient eux-mêmes, ils voulaient que la vérité fût de leur côté et affirmaient la vérité sans l’aimer de plus. Quel est le matérialiste qui dit qu’il aime la matière ? Moi, j’aime la matière!  Ce serait inutile que les philosophes se divisent en deux ; ceux qui aiment la matière et ceux qui la haïssent.

(Après quelque temps. Comme si on se trouvait dans un village roumain, en automne, sur les collines des alentours, on entend un chalumeau qui chante une chanson populaire très triste).

CONSTANTIN BRANCUSI : Et pourtant, pourquoi est-ce que j’aime la matière ? Quand je me rends compte qu’il serait mieux et plus majestueux que je la déteste!(respiration profonde) Et en fait je la déteste vraiment. Parce que si je l’aime de mon âme et si je vois dans ces veinures rouges de la pierre infinie des océans de pierre brulante, de matière stellaire, l’univers entier comme un océan de lave rouge, au contraire, je la déteste. Prendre la matière de ses formes gelées et la laisser comme elle était (petite pause). Si je l’aimais, je la laisserais telle qu’elle est et je resterais devant elle tout désorienté ; ou comme un Budha et je l’admirerais toute ma vie. (Il tousse quelques fois)  Et alors ce ne serait pas un plus grand acte dans le monde que celui d’admirer la matière. Ce serait en fait un hymne à la matière et avant la mort je serais satisfait d’avoir touché l’idéal et d’avoir accompli ma vocation. (On entend de près et très clairement les cris désolants et déchirants des mouettes).

CONSTANTIN BRANCUSI : Mais je ne laisse pas la matière telle qu’elle l’est, je la prends et je la jette en d’autres moules, comme si j’aimais la forme, l’être et la moule où je vais verser la matière. Ensuite je la pose dans une seconde, et enfin dans une troisième moule. Et dans cette deuxième forme, c’est-à-dire dans l’œuvre d’art, elle me plaît et j’en suis content comme un enfant. Joie double, car je sais que cette forme est autre chose que la première, celle créé par Dieu. Elle n’est peut-être plus  matière. Et je ne sais pas si la deuxième forme n’est une dégradation de la première, de même que le son est une ombre et une dégradation de son substrat qui est la substance. La matière n’a pas au début une forme, ou elle a peut-être une, celle de la lave coulante. Et je lui donne une forme. Cette forme est-elle plus majestueuse dans l’éternité du temps que la première forme ? Oui ou non ? Car elle me plaît et elle a quelque chose à dire aux hommes. C’est vrai, mais dans sa première forme la matière nous dit encore plus que la forme ciselée par moi. Malheureusement, nous, les humains, nous ne savons pas lire ce que la première forme nous dit. (Le tonnerre se perd au loin.)

CONSTANTIN BRANCUSI : (En soupirant, pareil à un alanguissement déchirant) Et alors j’ai la nostalgie de la première forme, car la création est tout d’abord destruction et seulement après, création. J’ai toujours la nostalgie du matériel que j’ai tué pour le poser dans une autre forme. (Ému, pathétique, bien épuisé)

CONSTANTIN BRANCUSI : Elle est belle cette nostalgie, puisqu’elle m’attache encore à la matière, elle m’en rappelle et me fait penser ou me demander si je n’ai pas créé quelque chose de supérieur. C’est seulement dans ce cas, où j’aurais créé une chose supérieure, oui, que la matière me pardonnerait et alors j’aurais le droit de jouir de ma création. (Il va s’asseoir devant une autre statue. Le grincement d’une charrue qui passe sur le chemin s’aperçoit d’une manière extrêmement concrète).

CONSTANTIN BRANCUSI : D’où est-ce que ces idées viennent dans mon esprit, en coulant doucement, comme un fil d’eau claire? (Il respire profondément, comme en pleurant) C’est qu’elles caillent là-bas, en moi, dans mes profondeurs, comme la source, et puis elles coulent dehors. Beaucoup d’idées coulent en moi, sans plus passer par l’esprit. C’est qu’elles arrivent dans mon esprit seulement quand je ne crée pas. Maintenant je comprends pourquoi les philosophes voient l’idée et ils n’ont que des idées dans leur tête. (Il se tait longtemps. On entend au loin les sonnailles d’un troupeau de moutons qui broutent sur les collines).

CONSTANTIN BRANCUSI : (Comme s’il avait envie de parler à soi-même infiniment.) Est-ce que je suis devenu un sage? Suis-je arrivé là, d’où la connaissance nous révèle le monde comme une mer ? D’où sont nées la sérénité et la générosité chez moi ? (Après un moment).

Moi, qui suis un matérialiste et qui aime la matière, moi, j’aime les idéalistes. (Il respire profondément, avec du bruit). Est-ce vrai ? Oui, c’est vrai. Voilà, je les aime parce qu’ils sont plutôt poètes. Et ils se sont attachés à l’esprit. Parce qu’ils n’ont pas pu accepter que la matière est supérieure à l’esprit et qu’elle est née avant lui.(On entend très clairement le bruit fait par les flots de la mer). Certainement, les choses se sont passées autrement et la matière est née la première. Mais le fait d’aimer l’esprit plus que la matière et cet « égoïsme » de ne pas pouvoir accepter la priorité de celle-ci, nous dit beaucoup. Et puis, ils sont des visionnaires parce que, si l’esprit, quelque forme qu’il eût, n’a pas surgi avant la matière, eh bien, au cours de l’évolution, quoique ce soit, la conscience commencera à jouer un rôle primordial vis-à-vis de l’existence et de la matière. (Fort, en vibrant) C’est-à-dire que l’esprit finit par s’élever au-dessus de la matière et voilà ce qui est le plus important. Dans mille ans, où encore plus, les lois de l’univers changeront selon la volonté de l’homme, sinon, quelque part au loin, dès à présent, la volonté d’un être est celle qui soumet la matière.

Et, après une plus longue évolution, la conscience, c’est-à-dire l’esprit, arrivera à produire, à créer la matière. Et alors, ne devrons-nous être d’accord avec les idéalistes ? Mais c’est vrai, à présent ce sont les matérialistes qui ont raison, ce sont eux qui disent la vérité. (Selon les cris des mouettes qui s’entendent, on pourrait croire qu’on se trouve sur le bord d’une mer déserte).

CONSTANTIN BRANCUSI : (À haute voix, comme s’il s’était effrayé). La vérité ! Voilà la vérité. Elle saute comme le lièvre à la vue du fusil…

Si l’esprit, la conscience, arrivera jamais à dominer la matière, et même la produire, ça veut dire que le passage de la matière stellaire primordiale, à la matière vivante et d’ici à la conscience peut être une forme supérieure à celle-ci et non plus une dégradation et une disparition dans le chaos, mais au contraire, une évolution.

(En riant heureux dans sa barbe).

CONSTANTIN BRANCUSI : (Joyeux) Quelque chose me dit que c’est vrai. Ce n’est pas en vain que les philosophes disent que la conscience est la forme la plus élevée de l’évolution de la matière.

 (Il réfléchit)

Mais comparons la matière stellaire primordiale. Dans sa première phase, l’univers est formé de la matière stellaire. Il peut continuer exister sous cette forme des millénaires. Dans la seconde phase, figurons-nous que toute la matière serait une espèce de cerveau universel.

Ce cerveau, pourrait-il continuer d’exister par soi-même, seulement par ce qu’il est ?

Il ne le pourrait pas, il succomberait tout de suite. Cet océan de matière vivante, supérieurement organisée, serait mort d’un coup, il deviendrait ce qu’il a été au début, matière morte. (Il respire profondément).

Je me demande maintenant, pouvons-nous dire encore que la matière vivante, la conscience, est supérieure à la matière stellaire ?

(Après quelques moments, en se grattant la nuque. Quelque part, sur les collines des alentours, on entend le chant triste d’un buccin).

CONSTANTIN BRANCUSI : Zut ! On dirait que ce n’est pas comme ça… (Embarrassé) Mais la matière consciente et raisonnable reflète l’autre matière, la matière morte, n’est-ce pas ?… (Il reste triste, en regardant devant soi, comme s’il s’était souvenu quelque chose d’effrayant).

CONSTANTIN BRANCUSI : Tandis que cette dernière ne reflète pas la première, elle n’arrive pas à la connaître et elle la tuerait simplement si elle en prendra contact. Eh… En même temps la matière stellaire reflète elle aussi la matière, dans la mesure où tout objet, tout phénomène, toute substance se reflète en soi-même d’abord, et après il reflète le monde.

Or, en se reflétant elle-même, la matière reflète certainement tout. Oui, c’est comme ça. (Après un moment de réflexion, pendant que son regard se perd dans le vide. Il chatouille doucement sa barbe. Frissonnant.)

 CONSTANTIN BRANCUSI : Mon Dieu, ça m’épouvante. Ne pas pouvoir dire que tout a un sens. L’être humain a appris et ça a profondément pénétré dans son âme que tout ce qu’il faisait avait un sens, une finalité, que le monde, l’histoire évoluent dans un certain sens. L’être humain et son monde sont des choses qui ont un sens, c’est-à-dire une finalité, et ils se perpétuent à l’infini. Au moment où il se réveillerait  dans un monde manqué de sens, l’homme s’affolerait tout simplement. Il crierait. (Il met ses paumes sur la bouche comme pour crier au-dessus d’un abîme). Ce cri-là… (Comme pris de peur, il gémit de douleur). Ce cri je l’ai entendu et j’ai sculpté alors « La colonne sans fin » et j’ai montré aux humains ce cri de l’homme trouvé face à un monde et à un univers manqué de sens. Et l’idée que l’homme poussera toujours ce cri devant la perspective d’exister dans un tel univers et de mener lui-même une existence manquée de sens. (Depuis ce moment-là, la sirène d’une ambulance commence à s’entendre de plus en plus fort).

CONSTANTIN BRANCUSI : Est-elle vraie la clepsydre ? Ce serait affreux. Il serait mieux que Dieu existe. Son existence résoudrait beaucoup de choses. C’est pour cela, je crois, que l’homme l’a inventé et c’est toujours pour cela que Dieu a crée l’homme, pour résoudre un tas de problèmes.  L’invention de Dieu a été une œuvre gigantesque et elle a servi à l’homme. Pour moi, par exemple, l’univers sans Dieu me semble désert maintenant. J’ai la sensation de vide. Et cette sensation éveille en nous une sorte de curiosité aigue, une douleur violente d’estomac. Quelle bizarrerie ! Quand me suis-je rendu compte de cette curiosité ? Il y a ensuite l’idée de Sa propre unicité et à partir d’ici une sorte de magnificence. Mais après cela vient l’angoisse. Le désert devient ton existence dans une existence future. Et voilà que moi, qui ait su me réjouir du désert, moi j’en ai peur, j’ai peur de l’univers vide. Dieu m’aurait donné alors la sensation d’univers logé, une sensation qui pour nous, les hommes, serait bienfaisante. Elle nous donne un sentiment tonique ; on vit l’état de conjointement et une étrange chaleur d’âme.

CONSTANTIN BRANCUSI : Et pourtant ce n’est pas vrai. C’est seulement dans la mesure où l’on est faible qu’on croit que l’univers est habité par Dieu. Dans la mesure où on est faible, on a… (Il tousse quelques fois) on a besoin de ce sentiment d’avec quelqu’un, de la peur qu’il dissipe et de la chaleur qu’il nous donne. En le même temps, cela nous fait aussi du mal ou nous fait plutôt du mal. Cela nous accoutume d’être faibles, esclaves. Pendant que la sensation de désert nous incite, le désert nous engloutit. On se sent faible et épouvanté, dans ce moment on est comme celui qui se trouve devant une montagne. Un Désert est au fond une Montagne. (il rit doucement) Hé hé hé… ça va, ça va Costache… (reprit-il après un temps)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (en soupirant) Mais si ce beau état, vécu par l’être humain devant l’univers désert est vain? Quel monde peut être imaginé plus absurde que celui-ci? (en respirant profondément, comme s’il rendait son âme, soudain effrayé). Et si la matière stellaire, après des milliards d’années, devient cerveau, et puis tout l’univers est un cerveau, et si puis il succombe, en  redevenant au même instant la  matière stellaire, puis celle-ci tend de nouveau, gravit la montagne de l’évolution, du temps et redevient cerveau , et ainsi à l’infini…? (d’un air souffrant sur le visage) Mon Dieu, quel spectacle grandiose et terrible! Quel sort a l’homme dans cet univers absurde et magnifique, pareil à un sablier qui, après s’être vidé, se remplit de nouveau à l’infini.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (il pense, soupire) Après s’être vidée, elle se renverse… pour se remplir de nouveau. Et ce sablier, je le mets dans la Colonne sans fin, c’est-à-dire je la mets dans le cri de l’homme. La clepsydre est celle qui lui remplit la bouche comme un poing et ne le laisse pas crier, celle qui lui obture la bouche pour que son cri ne s’élance pas du fond de son cœur. Mais qu’est-ce qui arrive? Le sablier-même se transforme en cri.Voici la grande folie!

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (un chien hurle à mort, l’hurlement du chien s’éteint doucement). Lorsque j’ai vu ce que j’ai réalisé, moi-même j’ai frémi de peur. L’homme crie face à l’univers par le sablier de l’univers. Ou par sa possibilité d’être, par la forme de cette possibilité. Le sablier répété, qui est l’histoire de l’univers,  lui même devient pour l’homme, il se transforme en flûte, pour l’homme, pour l’aider. (petite pause) La flûte, l’instrument par lequel l’homme crie son désespoir devant son univers, son signe d’alarme et son signe de lutte (en s’égayant tout à coup) Ha ha ha ha! La belle chose! (il sourit dans sa barbe. L’expression que prend son visage est celle de lumière répandue).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Voilà ce que je dis à l’homme par ma Colonne qui se hausse là, sur le champ de Târgu Jiu, au loin! (de très loin, comme si d’un autre monde, on entend la jérémiade d’un clocher)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Ce qui me fait souffrir c’est que l’homme ne comprend pas, car il faudra qu’il comprenne tôt ou tard… S’il comprenait, ce ne serait pas trop tôt, mais ni trop tard. .. (en réfléchissant) Et c’est peut-être bien qu’il est trop tôt et que l’homme est trop faible, trop sot et trop inévolué. Après beaucoup de temps il se rendra compte qu’il ne peut pas empêcher le sablier de l’Univers et alors il voudra pouvoir le faire. Et plus tard, mais très tard, peut-être trop tard, il le pourra aussi! (ému, comme s’il pleurait) Mais que cela ne soit trop tard et que le sablier de l’univers ne se renverse de nouveau (soudain, il commence à rire amèrement dans sa barbe, comme les vieillards) Et que le Cerveau de l’Univers ne devienne de nouveau de la matière stellaire (il réfléchit, on aperçoit qu’il est très triste. Très près, comme si ç’était à la distance de quelques maisons, on entend le grincement d’une fontaine)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Combien de fois l’univers est-il devenu cerveau universel? C’est-à-dire, combien de fois jusqu’à maintenant le sablier de l’univers se fut-il tourné? Mille fois? Ce serait logique qu’elle se fut tournée à l’infini. Et une infinité de fois, l’idée que tôt ou tard elle s’éteindra n’est pas arrivée à cette matière qui devenait cerveau universel. Elle deviendra de nouveau de la matière  stellaire (il respire profondément, on entend battre son cœur fatigué et effrayé). Eut-il peur de  l’idée de mort et de matière stellaire et se fut-il révolté? Et après qu’il se fut révolté, eut-il pris toutes les mesures pour que ce renversement infini de la clepsydre se fut terminé. Une élévation continuelle de ce Cerveau-matière commencerait, une évolution à l’infini. (abattu) Hum! Combien de pensées peuvent me passer par la tête!… (il se tait quelque temps. Puis il devient pâle. Il se balance, se donne une gifle sur la tempe . Il crie de toute sa force).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (d’une façon dramatique, effrayante) Aaaaaaaaah! (En levant son visage, en hurlant) Mon Dieuuuuuuu! Mon Dieuuuuuuu! (Ses jambes tremblent. Pâle, il se laisse tomber sur une sorte de lit, jusqu’auquel il s’était presque traîné. Ses mains tremblent.)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Mon Dieu, mon Dieu! Comme c’est affreux! Pourquoi n’y ai-je pas pensé? (Il respire difficilement, épuisé) Que je passe par cette difficulté aussi! Si je résiste et si je la dépasse, ça veut dire que je suis fort. Et je suis veinard… (maintenant il s’est rassuré. Il regarde fixement sans rien voir, comme un aveugle).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (à la distance de quelques maisons, on entend l’aboiement domestique d’un chien). C’est peut-être mieux que j’ai eu cette révélation. Qu’on m’a montré comme cela peut être affreux… Parce que  je dois par mon art me retourner pour annoncer l’homme. Dire à l’Homme la vérité. Annoncer l’humanité de cette idée épouvantable… (après quelque temps. On entend  au loin la jérémiade d’une pluereuse, comme dans les villages d’Oltenia).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Pourquoi cette idée ne m’est-elle pas arrivée jusqu’à maintenant?

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (il gémit de douleur) C’est comme si on me l’avait cachée tant d’années. Je l’ai senti , j’ai eu cette sensation, qu’on me l’a cachée. Et maintenant j’ai vu. C’était comme un coup de foudre dans la nuit, qui illumine tout le ciel, en t’aveuglant. Comme moi, dans l’intervalle entre la matière stellaire et le cerveau universel, dans  le temps eternel qui est passé, un temps pendant lequel le sablier de l’univers s’est renversé une infinité de fois, entre un renversement et un autre, il y a eu aussi un autre comme moi. (il est fatigué) Un qui s’est rendu compte du fait que le sablier se renversera et en a averti les hommes. Il a dit cette vérité à ces hommes ou à ce cerveau qui n’était pas encore devenu cerveau universel (comme s’il pleurait, effrayé). Il les a averti du renversement du sablier, de la possibilité de la mort, du spectre du retour à la matière stellaire. (à voix haute) Et il leur a dit: révoltez-vous contre le sablier! (en s’écriant) Arrêtez-la! Et ils ont vraiment essayé de l’arrêter, mais ce ne fut pas possible. C’était impossible. C’était impossible! (après quelques instants) Mon Dieu, comme c’est difficile pour moi!

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Et probablement  chaque fois les choses se passent de la même manière: (son visage semble effrayé) Chaque fois, entre la matière stellaire et le Cerveau universel, il y a eu un homme avec cette idée. Mais chaque fois, le sablier s’est renversé. (en méditant quelques instants)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Est-ce qu’elle se renversera encore une fois? (petite pause) Hum, je penserai longtemps à cette chose. Peut-être j’y penserai toute ma vie. Je regrette de ne pouvoir pas refléchir aussi au monde d’au-delà et il est mal qu’il n’y a pas un monde d’au-delà, selon la croyance de nos ancêtres de Gorj. (tristement) Car j’y penserais pendant toute ma vie d’au-delà, seulement à cela je penserais et il n’y aurait pas un bonheur plus grand que cela… (en tremblant, il a le regard d’un fou). Non, un bonheur plus grand n’est pas possible!  Et je penserais à cela jusqu’à ce que le sablier de l’univers se renverserait et que la lave de la matire stellaire viendrait  et fondrait les membres de mon corps pétrifié. (abattu) Mais jusqu’à la fin,  je saurai lui damer le pion. (il tombe dans une méditation prolongée)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (geste du bras) Et pourtant, tôt ou tard le renversement du sablier sera interrompu. Cet univers, qui bat comme un cœur en se contractant, arrêtera son mouvement reflexe et ne se contractera plus, en devenant matière stellaire. (son visage s’éclaircit  un peu)  Il se développera à l’infini (après un temps)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Mon Dieu, quelle idée magnifique! (il se met debout, il est vivace. Son visage s’éclaircit  de nouveau, en émanant cette lumière que dévoile aujourd’hui les photos de l’artiste) Ce n’est pas possible, tôt ou tard, le sablier ne se renversera plus! Malgré le fait que mille êtres comme moi ont réfléchi à cette idée entre deux renversements du sablier. ( respiration  agitée)  Ou c’est justement pour cela que tôt ou tard il sera possible, parce que jusqu’à maintenant, mille, une infinité d’êtres ont réfléchi à cette idée! (il rit comme les vieux séniles) Ha ha ha ha ha ha… ( un coup de tonnerre sillonne le ciel, en annonçant l’approche de la tempête)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Oui, c’est seulement pour cela! Cette idée gigantesque demandait une infinité de sacrifices. Sa réalisation est trop grande pour qu’elle se fasse d’une manière facile (après avoir réfléchi quelque temps)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Oui, oui, mais si cela était possible justement dans cette période où  je vis? Dans cette période où le sablier a encore assez de temps jusqu’à son renversement? (il se tait quelques instants dans lesquels le silence est terriblement accablant)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Oui, exactement, mais si justement cette période était le dernier sablier qui ne se renversera jamais?  (comme si son pouvoir était complètement revenu) Je couperai la Colonne sans fin, je la couperai! Et elle ne sera plus la Colonne sans fin. (il se frotte les mains, heureux)

                                                  SCÈNE II

Le même décor que dans la première scène. Une femme entre dans l’atelier du sculpteur par une porte latérale. Il semble que c’est même mademoiselle Pogany. Lui, qui travaillait dans son atelier, il l’accueillit en souriant. Il l’invite à s’asseoir. Puis, il s’assied à son tour. Mademoiselle Pogany semble triste, comme si elle était plutôt son ombre.

MADEMOISELLE POGANY: (immatérielle, mélancolique) Je suis enchantée de te revoir, Costache…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (rêveur) Sois la bienvenue! J’ai beaucoup pensé à toi ces jours-là…  Ma mère m’a manqué, aussi les miens qui sont tellement loin, dans un village de l’Olténie, d’où je proviens. Je sens quand ils pensent à moi. Et depuis quelque temps ils pensent à moi, depuis quelque temps  je sens ce vent de nostalgie qui arrive chez moi. Que serait-il arrivé? (il pleure.) Ma mère serait-elle morte? (on entend plus clairement les cris des mouettes)

MADEMOISELLE POGANY:(en lui souriant, comme une fumée) Je croix que tu as pressenti mon arrivée.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (en se rassérénant doucement) Qui sait? … Mais c’est bien que tu es venue. J’avais envie de parler avec une femme. D’avoir une femme avec laquelle je m’entretienne. (petite pause, il réfléchit) Vous, les femmes, de même que les artistes, bien que vous ne sachiez cela, vous communiquez avec l’origine, l’origine du monde  et de la vie ( en tournant la tête et en la regardant) Ou vous êtes, en quelque mesure, l’origine du monde… Et nous, quand nous nous abreuvons à vous, nous nous abreuvons à l’origine du monde et de la vie. Et nous allons mieux, nous guérissons… (on entend les flots de la mer tristes, indifférents)

MADEMOISELLE POGANY: (en se rappelant) C’est vrai, Costache, moi aussi, je languissais de  te revoir (on entend maintenant le susurrement d’une rivière de montagne)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (en méditant) Je comprends… (rarement, fatigué) La femme doit avoir joué un très grand rôle dans la vie des grands esprits… (il s’arrête pour reprendre son haleine)  Tout d’abord, elle sent le génie, elle sent la grande âme du génie. Au fond je ne comprends pas: est-ce que toutes les femmes ont ce sens ou ce ne sont que quelques-unes qui en ont?

MADEMOISELLE POGANY (triste) Toutes ne l’ont pas. A part quelques-unes.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Est-ce vrai?  Si je réfléchis mieux, je pense que c’est naturel comme ça… Quel serait ce sens-là, voilà ce qui m’intéresse.

MADEMOISELLE POGANY: (en tendant sa main) Tu vois, la femme donne naissance au génie…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (en tendant sa main comme s’il voulait tâtonner) Je me souviens de Jeanne. Jeanne de Craiova. C’est comme si je la voyais. Comme je l’ai aimée, mon Dieuuu… je l’aime encore. Elle a senti quel est mon destin dans le monde et je m’en suis allé, je suis parti dans le monde comme un aveugle sur une plaine, conduit par mon instincte. J’ai voulu l’épouser  et elle m’a refusé… (en souriant comme pour une chimère) La fille de la blanchisseuse.

MADEMOISELLE POGANY: Tu la vois, Costache? Tu regarde par l’air comme si tu l’y voyais… comme si elle était réelle et elle se dirigeait vers toi.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (plongé dans ses pensées) IC’est vrai…

MADEMOISELLE POGANY: Cela m’afflige un peu. Si je ne savais que moi aussi je suis là, dans ton âme, que tu m’appelles et que tu me regardes…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Oui, je t’appelle… Je t’ai appelé en pierre et je te regarde en dehors de moi. Elle… je l’ai ôtée de moi-même. Je n’ai pas pu. Mais elle aurait mérité la même chose…

MADEMOISELLE POGANY (triste): Mais moi, Costache?

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Par toi, j’ai abreuvé mon âme à la vie du monde. Tu a été le flot duquel j’ai bu. Et je t’ai honorée comme il faut et j’ai mis ton visage sur le ciel du monde. Mille ans dorénavant et pour des milliers d’hommes tu seras la FEMME… Toutes les femmes s’alignent derrière toi ainsi, comme à l’armée… Et tu les représentes. Tu es leur prophète… le symbole du mystère féminin. (un chariot passe en grinçant sur le chemin.)

MADEMOISELLE POGANY (triste, mystérieuse): Oui Costache… c’est vrai…(le même grincement du chariot qui passe sur le chemin depuis le début du monde)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Mais comment sentez-vous le génie? Voilà ce que je ne connais pas. Toi, comment l’as-tu senti? (après quelque temps) Quand tu venais, je t’apercevais comme un papillon qui tourne autour de la bougie…

MADEMOISELLE POGANY: C’est vrai… J’étais un papillon qui venait de l’obscurité et se brûlait les ailes à la flamme de ta bougie… Oui, j’étais heureuse. Et j’allais bien. (après quelque temps) Tu vois, Costache, nous aussi, les femmes, nous créons le monde. Ils la créent tous les deux, …l’homme et la femme. Mais c’est la femme qui a tenu et qui tient le monde dans son ventre. Et l’histoire. (après un temps, en soupirant) Là, dans son ventre, il y a la genèse du monde (comme si elle se lamentait) Et elle le sait. Elle le sent.  Si elle ne le sait pas en vertu de la science, là, dans son subconscient, elle le sait quand même. Son inconscient ou son subconscient sait, il sait que là, dans le ventre de la femme, le monde se forme et prend sa source… C’est pour cela qu’elle sent l’homme, qu’elle a l’intuition de son génie. N’est-elle pas celle qui l’a créé? Et de tous ceux auxquels elle a donné naissance elle rencontre (en tremblant, émue) elle rencontre celui doué, celui dans lequel Dieu a mis de la grâce… Elle sent cela. Car c’est différent à ce qu’elle savait… (d’un ton évocateur) Elle n’avait pas mis dans ce corps de la grâce et de la folie, des dons que seulement Dieu offre, et maintenant, voilà, elle le voit, elle aperçoit son odeur divine. Quelque chose différent d’elle-même. Il est différent de sa substance, de sa banalité, da sa normalité, de la substance humaine, terrestre. C’est pour cela qu’elle prétend de lui servir, de s’incliner devant cet homme doué de la grâce. Mais d’autre part, elle l’évite aussi. (petite pause) Ta Jeanne doit avoir été une fille religieuse, Costache, puisqu’elle t’est evité, tandis que pour moi, il m’est arrivé le contraire. En ce qui me concerne, la curiosité de toucher la grâce que Dieu avait mis en toi et l’aspiration vers elle ont été plus grandes que la peur… Et moi, je suis venue vers toi, j’ai tendu vers ta grâce . Ainsi que tu t’abreuve de la femme, que tu bois de son âme, penché comme une balance, moi aussi  j’ai été comme si je m’étais élevée aux cieux. Tu comprends comment?

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (perdu, désert) Je comprends, je comprends…

MADEMOISELLE POGANY: (comme si elle avait pleuré un mort) La femme est une blessure de la matière, Costache, …une larme.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: L’homme seul est une moitié. (triste) Une moitié de blessure, une moitié de larme, une moitié de désir… La femme aussi est une moitié.L’un est la terre, sa voûte qui se trouve sous la plaine de la terre, l’autre est est la deuxième partie de la sphère, la voûte céleste. L’un et l’autre cherchent l’unification. Ce n’est pas au hasard que la procréation, c’est-à-dire la création de l’homme peut se faire seulement quand l’homme et la femme sont une personne, c’est-à-dire un entier, une sphère. (comme si elle s’était rappelé) Alors la potence de l’entier est la plus grande, et il est capable de procréation, de la création du monde. D’autre part, son état d’entier ne peut pas durer une éternité, mais seulement un instant, et dans cet instant se produit la procréation. (il est fatigué) Puis les deux moitiés du Tout se séparent et chacune d’elle, seule, mène sa vie en pensant à l’autre. Et moi, j’ai vu cela, et je l’ai montré aux hommes. (on entend clairement le chant plaintif d’un oiseau dans le désert)

MADEMOISELLE POGANY: Oui, Costache, je le sais…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Oui, la question est si l’être humain serait un entier… Voilà, quand les moitiés se collent et forment l’entier, alors l’entier doit rester ainsi pour toujours!

MADEMOISELLE POGANY:Tu penses à la femme et à l’homme, Costache?

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Oui.

MADEMOISELLE POGANY: Il mourrait.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Je sais qu’il mourrait, mais pourquoi mourrait-il? Voilà le mystère. (il se tait) Je ne pense pas à l’androgyne, parce que l’androgyne n’est que la préfiguration de l’entier, ou, comme on dit, il est la tentative d’être entièrement echouée… il n’est qu’un avorton humilié de l’entier. (d’une manière tragique) C’est comme si on voulait toucher le ciel de la main et qu’on se rendait compte qu’on ne pouvait pas réussir. (fatigué, il souffle péniblement) Et alors, moi-même, je me suis mis à faire l’entier. Mais hélas, après l’avoir fait, il n’y a pas eu de souffrance plus grande que la mienne! Il était entier, mais il était en pierre! Il était entier, mais il était mort! (comme s’il avait un hallucination) Ce qui n’était pas vrai, car tout entier était vivant! Or, mon entier était en pierre. Mais j’ai demeuré pétrifié. Quand j’ai vu qu’il donnait l’illusion d’être vivant. Voilà, il semblait vivant, et pour des milliers d’homme il est vivant, mais je savais d’avance qu’il ne l’était pas. (les poings serrés) Et j’ai eu alors l’idée de le casser à coups de marteau. J’enrageais et j’étais en même temps heureux et j’ai eu peur de ma folie, car il fallait que je me rejouisse de ma grande action et que je me prosterne devant elle. (queleque part, au loin, on entend le son d’un cor de chasse)

MADEMOISELLE POGANY: (rarement) Oui, Costache, l’artiste doit être sage à l’égard de son œuvre. Dans le cas contraire, beaucoup d’artistes perdent leur équilibre mental. J’ai vu un poète français d’une ville de province qui, devant un livre de poésie, s’est perdu la raison. (petite pause)  D’autres changent de manières différentes.Toi, tu es resté le même, Costache. Le paysan de l’Olt , le tailleur de bois et de pierre, qui confond l’art avec la terre, avec la colline qu’il gravit  jusqu’au sommet, en bêchant. (le chant des rossignols éclate dans un buisson qui est, probablement, sous la fenêtre).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Moi aussi, j’ai des moments difficiles, de souffrance, de douleur, quand je me perds devant la pierre, parfois je sens que j’ai peur, autrefois j’ai peur de ne pas devenir fou, mais je me reprends (après quelque temps) Quand je me reprends, je vais bien… Mais notre discussion s’est écarté … des moitiés qui doivent devenir entier, et quand elles deviennent, si l’entier restait plus longtemps dans cet état, il périrait… C’est-à-dire que si l’entier reste un instant, il perpétue la vie, et s’il restait aussi après cet instant, il périrait. (intrigué, effrayé). Pourquoi?

MADEMOISELLE POGANY: (d’un air rêveur) Tu ne réalise pas que si la femme et l’homme restaient embrassés dans l’hypostase de l’accouplement et qu’ils se perdaient et ne pouvaient plus s’en défaire, ils mourraient épuisés. Puis ils mourraient de faim, ils mourraient de fatigue, et enfin ils mourraient de soif.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (d’un air songeur) C’est vrai… Mais ce n’est pas à cela que je pense. Je pense à autre chose. Réfléchis à la création et à l’entier. Ce n’est pas l’entier qui est coupable, mais ce sont les parties. Les parties sont constituées d’une telle manière… Voilà le drame. Et alors je ne comprends pas comment faire, comment tailler les moitiés? Parce que les moitiés sont destinées à vivre en tant que moitiés, pas comme des entiers.

MADEMOISELLE POGANY: La moitié est moitié parce que la condition nécessaire pour être entier lui manque. En même temps, c’est une métaphore de la nature, l’homme vit seulement comme une moitié, et pas comme un tout, comme un entier… Afin qu’il lui manque toujours l’autre moitié, qu’il tende eternellement vers quelque chose. C’est pour cela que Dieu a fait l’homme, qui est Sa moitié. (il s’arrête tristement) Au moment où il devient tout, quand il atteint l’état d’entier, il périt. Qu’est-ce que cela veut dire? Il arrive de même au génie. Pourquoi l’entier ne peut-il survivre? Parce qu’au moment où il devient entier, il disparaît d’un autre entier ou il se sent anormal devant Dieu. (après quelque temps pendant lequel il vit l’illumination)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Je crois avoir trouvé. Au moment où il devient entier, il devient l’Un, or l’Un est tout seul dès le début. Il n’est pas possible qu’il y ait deux Uns dans l’Univers, et alors dans l’instant-même il meurt, il se divise en moitiés. (en oubliant mademoiselle Pogany)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (ranimé et en même temps heureux) Hum, mais qu’est-ce qu’il arriverait s’il survivait? Lui, qui deviendrait un? C’est-à-dire que l’autre, le Grand Un, devient moitié. Ouais! Le Grand Un, il devient moitié, parce qu’alors, quelque chose lui manque. Il lui manque les deux moitiés qui sont devenues Un. Puisqu’il lui manque quelque chose, il n’est plus tout, il devient moitié dans l’instant-même. Et le Grand Un tombe dans le chaos. (après quelques moments de réflexion profonde) Mais si le renversement du sablier, la chute du cerveau universel dans le chaos, sa transformation en matière stellaire se passe à cause de ce qui se passe? (après quelque temps) Mon Dieu, j’espère déchiffrer l’énigme du sablier et de la chute du Grand Tout dans le chaos! (les cris des hirondelles de mer s’éloignent tristement)

MADEMOISELLE POGANY: Costache, tu m’as oubliée…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (qui n’entend rien) Et alors tout n’est qu’une sorte de révolte d’un Petit Tout contre le Grand Tout. Depuis cet instant, le Grand Tout en devenant moitié. Mais Lui, le Grand Tout, en devenant moitié, il ne peut plus trouver sa moitié pour devenir Un. C’est pour cela qu’il tombera dans le chaos. (petite pause) Mais pourquoi n’est-ce que Lui, le Grand Un, qui peut résister en procréant? Vu que le Grand Un est une procréation éternelle, subordonnée à soi-même et que son contenu est une procréation éternelle… Pourquoi survit-il? (il plonge dans ses pensées)

MADEMOISELLE POGANY: (qui s’est redressée comme un fantôme et qui s’en va) Costache, tu m’as oubliée, Costache… Tu es perdu dans tes pensées et dans la nuit des temps…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (qui ne l’a pas entendue) Pourquoi survit le Grand Tout? (il se promène agité dans l’atelier. Il est inreconnaissable)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI (En hurlant) Pourquoi survit le Grand Tout? (après quelque temps pendant lequel il reste à genoux, plus tranquille) Mais si le Grand Tout, le Cerveau universel, tombe dans le chaos, est-ce que la procréation recommence? (après quelque temps de réflexion)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (troublé) Mais si par hasard pendant que le tout devient Cerveau universel et que ses structures, l’infinité de ses éléments arrivent dans les positions idéales, le Tout, l’Entier n’est plus capable de création, il s’écroule, en recommençant depuis la matière stellaire? (après quelque temps)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Mais est-ce que par hasard, ce cerveau, cet être universel est un être? Moi, un esprit tourmenté, perdu au début de la période, entre deux renversements du sablier, qui devrais-je aimer davantage, le cerveau universel ou la matière stellaire? La fin ou le début, la moitié pleine du sablier ou la moitié vide? (après un long moment de silence) Oh Dieu, mon esprit se trouve de nouveau là ou les routes se séparent et je ne sais pas quel chemin prendre, et ce n’est que l’instincte ou l’intuition qui me conduit! (après quelques moments de réflexion) Non, non! Le génie est comme un élastique tendu, il est comme un rayon parti par l’obscurité, il ne se trouve pas au carrefour des routes, comme moi. (il se tait, le silence qui s’installe fait qu’on entende les flots tumultueux d’une mer.)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (on peut lire le désespoir sur son visage) Et alors qu’est-ce que je suis, quel est le but de mon existence dans le monde, dans l’univers, dans le temps, dans l’immensité du temps? (petite pause) Est-ce que je reussirai quelquefois à déchiffrer l’énigme qui me tourmente? (après quelque temps) Je ne suis pas un génie, ou j’ai dépassé le génie? (en méditant) Si je refléchis davantage, je dois avoir dépassé cet état. Le génie est l’état d’aspiration terrible vers l’objet de la poésie, vers l’objet de la découverte. Le génie signifie la clairvoyance et l’aspiration. Le génie est un éclair terrible qui éclaire et brûle. Ou je suis un berger des montagnes de l’Oltenie, qui va une lampe dans les mains… (triste, comme s’il pleurait) mais je suis passé au-delà du génie. Est-ce que mon génie s’est éteint et moi, je survis? Dans les espaces froids où j’ai pénetré et que j’ai traversés il se serait éteint de la manière où il s’est vraiment éteint. (après quelque temps)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Alors c’est vrai? Est-ce que le génie est une maladie? Ou bien moi, jusqu’à 30 ans, j’ai été malade! La maladie de la création, la maladie, la souffrance de créer… est-ce que par hasard celle-ci est pire que la maladie de l’amour? (en souriant amèrement) Je me rappelle cette maladie, celle de l’amour. Et la maladie pour la femme qui est autre chose, et qui proviennent l’une de l’autre. C’est la maladie pour l’autre moitié. Ce sont des maladies semblables, des maladies du complètement. Des maladies de la souffrance de la moitié pour  l’autre moitié! (il se tait)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: C’est justement ce qu’elles doivent être… Car qu’est-ce que sont mes fuites?

Quand j’étais petit enfant, puis garçon, je m’enfuisais de la maison… La fuite de l’enfant que j’étais à la Teinturerie de Târgu-Jiu, la fuite à Slatina et d’ici à Craiova… Et puis la fuite dans le monde. (il respire profondément comme s’il rendait son âme) Si je n’étais pas un génie, je ne me serais pas enfuit…Il y avait en moi ce désir, mais c’était une fuite dans le désert et au hasard. C’était  un marche vers le dessein que je savais dans mon âme. Si je réflechis encore, mon enfance et ma jeunesse ressemblent à ceux de Rimbaud, de l’enfant prodige de la poésie. (il se tait, il mâchonne quelque chose.) Qu’est-ce qu’il y a eu dans l’âme de cet être-là? La correspondance entre l’âme et la poésie est indiscutable, quand l’instincte de la poésie s’éveille, il te traîne après lui et t’emmenne ainsi comme un coursier court tout droit. (en s’attristant) Puis, quand la clairvoyance est venue chez moi, eh bien, c’est fini. La freine est apparue.L’autre instincte, l’instincte de conservation a éclairé tout. Il a eu l’intuition de  la grande traversée, quelle mission difficile ai-je à accomplir et alors il a arrêté la combustion , le silence est apparu … Et moi, j’ai connu toute ma vie dès le début. (il se tait quelques moments).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: Voilà, je n’ai jamais réflechi à cela. Il y a autre chose, un autre être, au-dessus du génie (en marmonnant) Que j’écrive, et que ce soit en pierre. L’instincte de conservation du génie est ombragé et faux, détruit par l’autre instincte, l’Instincte de la connaissance, de la création, qui le traîne sauvagement après soi. (après un temps) Mais d’où provient cela, pourquoi arrive-t-il de la sorte? (il réflechit) Du fait que la vision du génie est un rayon dans la nuit de l’univers… pendant que la vision de l’être qui passe au-delà du génie, sa vision, est la sphère du tout… (effrayé, tourmenté)Oh, mon Dieu, comment suis-je arrivé à cette vérité? La vue c’est la sphère du Tout. Moi, je vois tout. (après quelque temps). Je croix que cela vient aussi de ma patrie, de mon pays et de la terre de mon peuple. (convaincu, triste) C’est de là que cela doit venir, de la terre empreigné de l’âme et du sang des ancêtres (après quelques instants).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (On entend les cris des mouettes de très près, douloureusement) Au début, tout frémissait en moi. Le rayon de la vue était frémissement. Ainsi comme la lumière d’une bougie brûlerait trop fort et ferait la pauvre bougie fondre trop rapidement. (il respire profondément, il gémit comme s’il pleurait). Cette terre-là, cette terre qui est culture, qui n’est pas pierre, ni substance géologique (il gémit ). Mon Dieu, quand la charrue laboure la terre roumaine, elle laboure l’âme dense qui s’est formée après chaque homme qui est mort et s’est solidifiée comme la terre devant les maisons paysannes.Quand il mange du pain, le paysan roumain mange de l’âme. Et au début il y avait en moi tant d’âme, qu’elle frémissait en moi comme le vent frémit par la flûte. (en se rappelant) J’aurais pu mourir.Ce vent-là, il me soufflait comme un flocon de neige. Il m’a soufflé jusqu’à Târgu-Jiu, d’ici jusqu’à Craiova et m’a porté à Paris, comme un bâteau à voiles. Et c’est ici que c’est produite la grande illumination. (il respire avec difficulté) Le regard, ce rayon-là est arrivé jusqu’au bout et a monté sur la sphère du Tout jusqu’à ce qu’il est devenu lui-même Sphère. Depuis ce moment-là j’ai su combien j’avais a dire et ce que j’avais à dire. (après quelque temps)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: L’instincte de conservation est pareil à une bougie dont la racine est la terre ancestrale , d’où elle est nourrie est d’où vient sa lumière. (après quelque temps) Voilà ce qui m’a tenu en vie… Voilà ce qui doit me tenir en vie jusqu’à ce que je montre tout. Dire tout. Le mettre en pierre. (il est fatigué) Il a empêché la tuberculose d’avancer en la nourrissant en même temps. Et il a maîtrisé mon brûlement. C’est justement pour cela que je ne suis pas mort. Parce que l’illumination s’est faite là, en lui, dans la terre, c’est-à-dire dans l’âme qui est devenue terre. En lui il y avait tant à dire, qu’on ne pouvait le dire ni même dans mille années. (sur les plaines des alentours on entendait les sonnailles d’un troupeau. Le sculpteur semble écouter quelque chose). L’espace spirituel des roumains, n’importe combien il soit chanté par les chansons et les poésies, il y en a trop en lui pour être dites pendant un siècle. C’est pour cela qu’on a établi que je ne donne pas tout dans un instant, mais dans une vie entière. Et que je donne le Tout, c’est-à-dire la sphère. Est-que par hasard j’ai réussi à donner sphère? (après quelques moments de réflexion)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (on entend le susurrement printanier d’une source de la montagne) Est-ce que j’ai réussi à comprendre le Tout, mon œuvre s’inscrit-il dans la sphère, ou elle la décrit ? Il serait bien qu’elle soit près de la sphère. Et que la sphère ne se fut pas enfermée, car alors tout deviendrait fou, atteindrait l’hypostase de la perfection et tomberait dans le chaos. Ce qui serait terrible, car tout s’inscrit dans un sens qui devient chute… Elles sont déjà perdues (tragiquement) À cette idée, je frémis de peur (après quelque temps).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI: (son visage transpiré s’éclaircit doucement) Mon Dieu ! Serait-il vrai par hasard !? Ça ne peut pas être vrai… ! (Il s’épouvante) Non, non (épouvanté) ça ne peut pas être vrai …! Le sablier a long jusqu’à se remplir, et il ne peut pas s’agir d’un cerveau universel. Non, ce n’est pas possible (il tremble, il est très effrayé). Alors, il doit être détruit (il hurle) Que je détruise! Que je détruise! (il a l’air d’un dément, sa barbe dans le vent, ses yeux brillant sauvagement, la sueur coulant sur son visage, il se précipite, prend un marteau et casse quelques ouvrages au comble de  la démence. Il met en morceaux une de ses œuvres. Après l’avoir cassée, il regarde une de celles qui est encore entière. Sa respiration est sifflante. (Peu à peu, il se rassure).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (épuisé, perdu) Maintenant, il n’y a plus de sphère. Il n’y a plus d’un. Le grand Un n’est plus en péril (il prend les débris dans  sa paume)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (il pleure) On ne reconnaît plus rien. Quelle statue ai-je détruit? Ou bien j’ai cassé la bonne statue ? La colonne sans fin doit être la grande œuvre. Elle est loin, dans cette ville misérable de province. Sur le pâturage où brutent les chevaux. (Petite pause) Des chevaux attachés à la Colonne sans fin. (La main tendue, comme s’il les voyait). Je vois des chevaux attachés à la Colonne sans fin. Quelle métaphore terrible serait-ce! (il couvre son visage de ses deux mains) Non, je ne veux pas voir, c’est déjà trop pour un esprit humain (il regarde par la fenêtre de l’atelier. Son regard est très loin) Maintenant je suis content. Mon Dieu! Bien que j’aie perdu une œuvre, j’ai sauvé le grand Un. Si ces pierres se réunissaient et formaient le Tout, l’Entier, c’est-à-dire cet Un, et si cet Un survivait à l’instant, alors le grand Un devenait une moitié. (Il s’étouffe, il tousse) Cela aurait été un crime, un sacrilège énorme. Non, je n’avais pas la permission de provoquer la chute du grand Un dans le chaos. Que tout commence du zéro, c’est-à-dire de la matière stellaire… (Après quelque temps)

 

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Mais est-ce que je suis sûr que tout se passe comme ça? Est-ce que la crétion et la chute dans le chaos de l’univers sont vraies? (après quelque temps) Mon Dieu, elles existent! Montre-Toi à moi pour un instant pour que j’aie à qui parler! (quelques instants passent) Mais si les choses ne vont pas comme ça? Est-ce que j’ai détruit mon œuvre en vain? (apaisé) Il vaut mieux que j’en sois sûr. Je dois être tranquille. (petite pause) Comme il est magnifique, qu’on soit tranquille, serein devant l’univers! (il tourne. Il observe la disparition de mademoiselle Pogany) Où est-tu? (il cligne souvent de ses yeux, il est évident qu’il est déséspéré) Où est-tu? (il respire précipitément, en haletant) Tu est partie? (il a l’air éffaré et en même temps étonné) Peut-être qu’elle n’a même pas existé… C’était seulement son souvenir, seulement une illusion… (il se tait quelque temps)

 

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (calme) C’est grâce à Dieu qu’elle est revenue. Je languissais de revoir la femme… Cela m’a fait bien… Cela m’a apaisé un peu. Et ma réflexion est allée loin dans le temps. C’est comme une fumée légère de cigarette, partie d’entre les hommes, loin dans l’univers… Et maintenant les hommes ne se voient plus, ils sont seuls. Le danger de la disparition et de la dissipation me menacent… (Après quelque temps) Je suis serein… Et vieux… Que je reste serein devant le temps et devant l’univers… C’était vraiment elle ?  (en réfléchissant) J’ai peur qu’elle ne me manque tellement à un moment donné, que je hurle de douleur… (En essuyant sa transpiration). Je me sens mieux maintenant…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (soudainement inquiet) Pourquoi est-ce que je me sens mieux ? Ma mère me manquait… j’ai rêvé de ma mère, et je me suis calmé (tristement) Comment va ma mère là, au loin… dans ce petit village de maisons à poutres ? Je t’entends souvent, maman, comme tu vis dans le monde. (Attentif, souvent effaré) Qu’est-ce qu’il y a ? Il n’y a ni nostalgie, ni douleur, ni gaieté, ni mélancolie… cela ressemble à la mélancolie, mais aussi à une nostalgie pour quelque chose. Comme si j’étais de l’air ou du vent et que je me dissipais vers toi, maman… et vers toi, femme aimée. (Après quelque temps)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (le grincement de la fontaine s’entend comme chez lui, à Hobiţa) Oh, mon Dieu, je comprends ce que c’est… Par ma mère je me lie du monde, je me lie de la terre, je me lie de mes aïeux, de l’histoire. (Il a envie de pleurer, c’est un vieux tourmenté de fantômes) Le monde vient sur mes pas en s’avançant vers un horizon argenté, éclairé par un lever du soleil invisible, et vient à peine, et moi, je suis allé trop loin au fond du désert… et ma liaison avec le monde, avec l’homme est mise en danger et alors c’est ce vent — la nostalgie pour ma mère — qui commence à battre… (Maintenant, il pleure effectivement) et mon âme sent et doute sa douleur profonde. (Quelques instants passent). Ma mère, je te manque, peut-être, beaucoup. Je te manque tellement, que tu sentiras ta chair noire comme le charbon. Et tu me veux près de toi, me voir, qui sait, peut-être rien de plus, et tu voudrais me voir. (Sa voix et ses mains tremblent) Je comprends, je comprends ce qui se passe dans ton âme. Mon Dieu, pardonne-moi ! (quelques moments passent) Et immédiatement après toi, je rendrai mon âme, moi aussi. Cela passera et nous nous rencontrerons là, nous nous rencontrerons comme deux camarades. (Il prend ses tempes dans les mains) Mon Dieu, ma mère est morte depuis longtemps et pour moi, elle reste encore ma mère. (En hurlant de douleur) Pourquoi est-ce que nous mourrons ?  J’ai lutté contre la mort… Je sais avec quoi j’ai lutté contre elle. (Il se tait) Avec mon art et avec mon génie ! (les cris des mouettes s’entendent de plus en plus fort, tragiques)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Suis-je coupable parce que j’ai lutté tout seul ? Je le suis ! Mais qu’est-ce que je pouvais faire ?! Jusque maintenant dans l’histoire on n’a pu lutter contre la mort que de cette manière, avec son œuvre. Par l’art. Les poètes et les artistes sont les premiers qui se sont levés contre la mort, et ils sont restés. Ce ne sont qu’eux les êtres vivants de l’histoire, leur esprit nous accompagne toujours. (Petite pause) Après que cette charogne que je porte périra, mon esprit accompagnera l’humanité mille années, il l’accompagnera jusqu’au renversement du sablier, puis il finira à son tour, il deviendra matière stellaire…Mais peut-être qu’il ne le deviendra pas, le sablier ne se renversera pas… (Après quelque temps) Mais mon Dieu, cette éternité me fait mal ! Je suis heureux parce que je l’ai, mais en même temps elle me fait mal ! Quelque chose me manque, et je ne sais pas de quoi il s’agit. Mais qu’est-ce que les poètes, les peintres et les sculpteurs ont fait ? (soudain, il se tait) La mort n’a pas été vaincue. Ce qu’ils ont fait c’est qu’ils ont réveillé avec leur immortalité ce désir, cette semence d’éternité qui git dans le subconscient de l’être humain, au fond de l’homme… Et ils ont montré aux hommes ce qui est possible. Eux, les hommes, ils sont les œuvres de la nature et de l’histoire, plus grandes que les livres ou que mes statues et d’autant plus ils devraient être immortels. (Après quelque temps)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Après les artistes viendront les hommes de science, les médecins, les chimistes, les physiciens, les biologistes, et ils lutteront eux aussi contre la mort. C’est le deuxième attaque qui sera décisif, et les hommes vivront des siècles entiers et des milliers d’années. (En souriant tristement) Oh, mon Dieu, si l’homme vivait mille années, c’est bien autrement que je sentirais maintenant, ce serait comme si j’avais mille années de création devant moi, je ferais et dirais tant de choses à l’homme. (Ranimé) J’accélérerais l’arrivée de l’Homme là où le sablier se remplit, je passerais au-delà… Le sablier commencerait à s’agrandir, à s’agrandir à l’infini. (De nouveau il se tait) Voilà ce qu’il faut faire, il faut que je rentre et que je devienne matière morte. Je pars content… Je peux dire que j’ai fait mon devoir. Voilà, tu es allée et je ne t’ai pas dit cela… Et cela ne t’est même pas passé par la tête, probablement… (Le chant d’un coq s’entend faiblement dans la nuit) Tu dois être heureuse, maman… De toutes les mères qui sont passées par cette histoire, tu as fait ton devoir comme peu d’hommes l’ont fait. Comme peu de mères l’ont fait. Parce que tu as donné un fils qui a porté la flamme de l’homme plus loin, qui a fait tant pour l’humanité, pour son bien… (Après quelque temps)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (le visage éclairé, comme un enfant) Oh, comme vous devez être heureuses… Toutes les mères depuis le début du monde, vous qui avez donné des fils extraordinaires, qui ont fait le monde progresser… (En gémissant de douleur) Quels êtres vous devez être…  Je vous vois au monde d’au-delà, sur des terres tranquilles et éclairées, comme vous marchez heureuses, les visages éclairés de bonheur. Du bonheur d’avoir donné à l’histoire de grands créateurs. Comme vous marchez sur les collines antiques du monde d’au-delà, et quelle lumière il y a là, et comme il est beau dehors, sur les collines, et vous marchez sur les collines du paradis… Dieu vous a choisi toutes… Et je vois ma mère aussi, parmi vous. Maman, tu sembles un peu effarée… mais tu es quand-même heureuse (comme s’il pleurait) Maintenant je sais que tu es heureuse, maman, et c’est moi qui a été  Costache, ton enfant qui s’est enfuit de chez soi… et tu as tremblé de peur pour lui… (Après quelque temps. En levant sa tête et en regardant loin, comme s’il se réveillait après un rêve)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (il est trempé de sueur) Mon Dieu, quelle sorte de rêverie a été cela!? C’est comme un beau rêve! (il souffle péniblement) Je tardais de voir ma mère, le désir de la voir me tourmentait tant et maintenant je viens de la voir… Elle était sur des collines éclairées, qui sentaient le coing, et elle était heureuse. (quelques instants se déroulent)

 

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (il est très seul) Et moi, je suis content aussi, maman. Il est mieux, peut-être, que nous n’avons pas été ensemble, parce que tu m’aurais empêché. Depuis que je suis parti au monde, je suis comme un soldat qui lutte dans le désert, loin, contre l’invisible et l’inaudible. (En regardant devant soi comme un aveugle) J’ai abandonné tout, maman, les plaisirs et tout cela, pour être seul et lucide, fort, là, devant l’infini et l’inconnu. Comme le soldat reste sur le front, à la portée du fusil de l’ennemi, ainsi je suis resté pendant des décennies entières, la poitrine découverte devant l’infini. Il a été difficile, maman, très difficile, je ne pourrais ni même raconter cela. (Petite pause) Comment pourrait-on décrire quelque chose qui ne peut ni même être exprimé en mots ? C’est comme si on m’avait arraché la peau et que je restais exposé à un vent fort  qui bat de l’univers, de l’inconnu… et il est froid. Et cette sensation est cuisante, mais c’est en même temps une sensation de bonheur ! Quel bonheur aigu, criard a été ma vie, maman ! (après quelque temps) Que nous soyons contents et fiers que nous sommes heureux, maman ! Tous les deux, et cela nous approche. Nous sommes parmi les hommes heureux, peu nombreux, qui ont existé et sont passés sur cette planète, depuis le début de tous les débuts. (Puis, comme s’il se réveillait. Quelque part, un chien hurle sinistrement) Mon Dieu, qu’est-ce qui se passe avec moi ? (soudainement apeuré) Mon attention s’est trop diminuée et une sorte de sommeil et de souvenir m’envahissent. Est-ce qu’il n’y a plus de temps ?

                                                       SCÈNE III

Le même décor que dans les scènes antérieures. Brâncuşi est assis dans le lit. Sa respiration est difficile, son front brille de sueur, pâle et vieilli. Il semble que ce sont les derniers moments de la vie de l’artiste. On entend le bruit solitaire des vagues de la mer qui se heurtent des rochers. De temps en temps, les cris des sternes sillonnent le ciel.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (en gémissant) Maman, répond-moi… (Un accès de tousse l’étouffe soudain. Après s’être calmé un peu)  C’est comme si c’était la même chose si je meurs ou je ne me meurs pas. Comme cela est étrange… Est-ce que c’est la même chose ? Je ne croyais pas que je sois arrivé ici, et j’y suis quand-même arrivé. (Après quelque temps) C’est bien ou c’est mal ? En général, ce n’est pas bien que l’homme arrive ici… Que je laisse cela par testament… Mais je ne devais pas arriver jusqu’ici… J’ai fait justement mon devoir d’homme… Mais quand-même, il me semble que je sens quelque chose… Ce n’est pas de la nostalgie, c’est plus faible que la nostalgie, c’est difficile à décrire (son corps se contracte, il lève son front, il semble regarder quelque chose qui s’approche, en arrivant du ciel. Il regarde attentivement, en fronçant ses sourcils. Il est un peu effaré.)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : C’est la colombe ! D’où vient-elle ? (petite pause) Cela doit être un signe. Si c’est la colombe, c’est-à-dire qu’il est bien… (On entend les vagues de la mer se casser contre la côte)

LA VOIX : Ne te réjouis pas, Costache, ne te réjouis pas. Je ne suis pas venu pour t’emmener, je suis venu pour te juger.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (en écarquillant les yeux, il est effrayé) Parle! Cela ressemble à la voix de mon père ! (il s’essuie le front) Que tu me juges? Mais qui es-tu ?

LA VOIX : (écho éloigné) Je suis l’image de Dieu, et en moi il y a Son esprit… Et je suis venu te juger…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI (ses yeux sont très grands) Tu es venu me juger ? Mais ne me suis-je jugé moi-même, toute ma vie … Et il y a aussi l’autre juge, plus sévère et impitoyable que moi, mon œuvre. (Il est épuisé, il parle avec difficulté) Ne me juge-t-elle pas tout le temps ? Et n’y a pas eu aussi un autre juge qui m’a jugé à son tour ? C’est l’histoire. (On entend les flots de la mer se heurtant tristement de la falaise) Depuis tant d’années je vis comme si j’étais devant le jugement… J’ai travaillé, j’ai mangé, j’ai aimé, j’ai souffert, j’ai fait mon devoir justement devant l’œil du jugement… Car voilà ce que c’est que la vie d’un artiste et d’une conscience telle que la mienne… elle est toujours devant le jugement… (Un certain temps s’écoule, il est fatigué)Voilà pourquoi j’ai oublié de ton jugement… S’il faut que tu me juges, et si j’ai oublié, pardonne-moi, mon Dieu! (épuisé, il se laisse tomber sur le dos)

LA VOIX : Oui, il faut que je te juge.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Est-ce que j’ai péché ?

LA VOIX : Oui, tu as péché. Mais il ne s’agit pas de cela. Tu sais bien qu’il n’y a aucune âme qui ne soit pas jugée. C’est l’essence même de l’esprit. Il juge et il est jugé.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (en se levant de nouveau sur ses coudes, avec grande difficulté) Eh bien, Dieu, si c’est comme ça… Je me suis rassuré maintenant… Je m’étais effrayé quand j’ai entendu que Tu es venu… Quant au jugement, je n’ai rein à craindre…

LA VOIX : Tu as tort, Costache. Il faut toujours craindre le jugement.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Non, Dieu, je dis seulement que l’homme ne doit pas avoir peur du jugement.

LA VOIX (menaçante) : Tu m’affrontes ?

CONSTANTIN BRÂNCUŞI (effrayé) : Non, mon Dieu, je ne t’affronte pas. Cela veut dire que je me sens réconcilié avec moi-même… Que je suis humble et que j’ai fait mon devoir… Moi, j’ai fait mon devoir, Dieu !

LA VOIX : Tu ne l’as pas fait, Costache…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Pourquoi pas, mon Dieu ? Explique-moi…

LA VOIX : Tu as oublié tes devoirs d’homme, afin que tu donnes tout au génie… Tu as donné au génie ce que tu as pris de l’homme…

 

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : C’est vrai, mon Dieu… Mais si je n’avais pas fait de la sorte, je n’aurais pas réalisé beaucoup de choses, je ne serais pas arrivé là où je suis arrivé maintenant et je n’aurais pas fait tout ce que j’ai fait…

LA VOIX : (comme si elle pensait) Il est possible que tu aies raison… Je dois être bon avec toi… Mais il y a une chose pour laquelle je ne peux pas te pardonner, Costache… Pour les enfants… Tu n’as pas eu d’enfants…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (épuisé, il se laisse tomber) Mais j’ai eu le droit de n’avoir pas d’enfants, Dieu… Le génie en a le droit… Car il réalise pour l’espèce humaine plus que celui qui a des enfants…

LA VOIX : Non, Costache, tu n’as pas raison… Personne n’a ce droit… Le génie n’a pas le droit de tuer. Et s’il n’a pas le droit de tuer, il n’a ni le droit de n’avoir pas d’enfants…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (il essaie à sourire, mais au fond, il délire) Oui, Dieu, il est vrai. Je le reconnais. Mon esprit s’éclaire et je vois que c’est comme ça… Pardonne-moi, Dieu, je demande la réduction de ma peine… Mais moi, qui ai cru au Dieu toute ma vie, et puis, il y a eu aussi les circonstances…

LA VOIX : (s’apitoyant sur lui) Vois-tu, Costache…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Qu’est-ce que pourrais-je faire, mon Dieu…  Maintenant il fait tard. En échange, j’ai fait quand-même autre chose…

LA VOIX : Tu as fait, je n’en ai rien à dire, mais ce n’est pas la même chose. Le premier devoir de l’être humain est de perpétuer la vie au-delà de son existence. Voilà quel est le devoir de tout être que J’ai créé. Mais toi, tu n’as pas porté la vie au-delà de toi, tu n’as porté que ta partie.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (triste) D’une certaine manière, je l’ai portée, moi aussi, Dieu.

LA VOIX : Mais cela, ce n’est pas la vie, Costache. Nous nous en trompons, mais ce n’est pas la vie. Les corps des hommes sont enchaînés, ils se tiennent par la main, tout se tient par la main avec son père et avec son fils comme si c’étaient des forêts sur une plaine infinie… Les files humaines qui se tiennent par la main viennent du début des temps. (En soupirant doucement) Et le péché, il passe aussi par eux, venant des débuts. Le péché originaire c’est comme le courant qui passe par le fil de fer, et il s’arrêtera sur le dernier avec lequel finit ta file, …il s’arrêtera sur toi, Costache. Pendant que les files des autres hommes continueront à s’avancer jusqu’à l’infini. (Petite pause) Ce n’est que le tien qui restera quelque part, pendant que les autres se perdront à l’horizon des temps.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (il semble s’être revenu) Oui, mon Dieu, je me suis sacrifié moi-même, pour leur donner mon pouvoir, afin qu’ils continuent avec lui et qu’ils gagnent. En hâte, j’ai porté mon âme et tout mon pouvoir et je l’ai leur donnée, histoire de leur montrer la voie et de leur donner le pouvoir de la suivre, et c’est toujours moi que tu rends coupable.

LA VOIX : Les files sont des colonnes sans fin, Costache, elles vont ainsi à l’infini, ce n’est que ta lignée, ton sens qui s’est arrêté. C’est justement pourquoi tu as fait la Colonne sans fin.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (il écoute, rarement) Oui, Dieu, c’est vrai… Mais c’est moi, Dieu, celui qui a donné le plus et maintenant, voilà, c’est toujours moi le plus pauvre, celui sur lequel tombe Ta punition… Ce jugement n’est pas droit, Dieu. Il me semble que je devrais être récompensé et ne pas être puni…

LA VOIX : D’une façon, tu as raison, toi aussi, Costache, mais tu as violé la loi première de la conservation et de la procréation… On permet au génie de faire toute chose, sauf de tuer et de ne pas procréer. Quand sa création n’est pas création de la vie, c’est une sorte d’humiliation de la création. Mais quand son génie serait tellement grand, après avoir sculpté la statue, qu’il lui donne la vie, qu’il la lève de la nuit, comme a fait Orphée, lui, le plus grand de tous les artistes du monde. Il est le seul. Il est le seul des hommes qui se soit sauvé et qui est sorti à la surface, pendant que vous, les autres, vous êtes restés en bas, au souterrain, dans les ténèbres, comme le dit Dostoïevski, dont je crois que tu as entendu parler…   

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (Triste, perdu) Oui, Dieu, j’ai entendu…

LA VOIX : Est-ce qu’une de tes statues est devenue vivante et vit comme les hommes dans le monde et donne de la vie à son tour?

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (Triste) Non, mon Dieu…

LA VOIX : (En le réprimandant) Alors, Costache, tu as péché contre moi…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Oui, mon Dieu… c’est vrai. Mais moi, je ne suis pas coupable. Par contre, tu devrais me récompenser. Je crois à mon œuvre et à ma peine, et en même temps j’en doute et tu viens et me dis que je n’ai rien fait. Et tu me punis comme si je n’avais rien fait. (En gémissant) Ce n’est pas juste, mon Dieu… (On entend les cris des mouettes de très-très près)

LA VOIX : Dis, bonhomme…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (Triste) J’accepte, Dieu, que je suis coupable. Mais je ne peux pas accepter que j’aie eu tort. Et si je suis coupable, c’est parce que Tu n’as laissé à l’homme aucune chance de se sauver de sa coulpe. La coulpe d’être homme (On entend passer par le chemin une bagnole traînée par des bœufs) Mais des erreurs, je n’en ai pas fait, Dieu… Car si j’avais rendu mes statues vivantes et non pas en pierre, je te demande : est-ce qu’elles résisteraient des milliers d’années, comme j’ai voulu ? (Il est très concentré d’écouter) Ou si, par mon talent, que c’est Toi qui m’a donné, Père céleste, je leur avais donné la vie, seraient-elles restées fidèles à mon dessein artistique ? Auraient-elles gardé l’expression et l’idée que j’ai mise en elles ? (après quelque temps) Non, Dieu, car selon les lois internes de la vie, elles auraient changé, en perdant ce que j’ai mis en elles, mon âme, mon effroi, mes rêves, mon inquiétude, mon espérance… (En gémissant) Et alors mon œuvre n’aurait eu aucun sens. Et maintenant je n’aurais plus pu rester devant Toi et je n’aurais plus pu Te dire que j’ai fait mon devoir.

LA VOIX : (après beaucoup de temps, triste) Tu as raison, Costache…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (chagriné) Vois-Tu, Dieu…

LA VOIX : Mais il aurait valut mieux leur que tu leur donnes aussi de la vie et que tu les détermines de remplir leur tâche, celle que leur donnent les créateurs. C’est-à-dire celle que Je t’ai donnée, Moi aussi… (On entend sonner les clochers d’une église, comme du monde d’au-delà)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (il semble raide, inquiet, son visage est pâle) Il aurait valu mieux, mais Tu vois, Dieu, c’est Toi, qui est coupable ici. Car tu as mis en moi trop peu de pouvoir. Et dans les hommes communs d’autant moins… Tu n’as pas pu mettre en moi, en l’homme, plus de pouvoir et c’est pour cela que l’homme ne peut, lui non plus. (Triste) Alors, Tu vois, Dieu, que c’est toujours Toi qui en est coupable…

LA VOIX : Ce n’est pas bien, Costache, ton esprit est trop vaniteux…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (triste, en réfléchissant comme s’il était ailleurs) Il n’est pas vaniteux, Dieu… je ne dis rien que la vérité. Je t’ai maudit plusieurs fois dans ma vie pour le monde et pour les circonstances dans lesquelles Tu m’as créé. Tu as mis sur mas épaules une croix trop lourde, dans un monde trop cruel… De peu et de rien, par mon effort, j’ai créé une œuvre qui restera toujours et j’ai donné aux hommes de la lumière, pour qu’ils éclairent leurs esprits et leurs vies. (Il s’arrête épuisé) Pendant que Toi, Dieu, tu leur as donné l’obscurité, et la peur de Toi, pour qu’ils te suivent et te vénèrent de peur…

LA VOIX : (On sent la colère dans sa voix) Penche-toi, Costache, et soumet-toi…

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Non, Dieu, parce que toute ma vie a été de l’humiliation. Tu m’as humilié toute ma vie, et mon élévation n’est que le résultat de mes efforts, et je veux que ma nuit soit une révolte contre Toi. (On entend les clochers d’une église comme d’un autre monde, puis les flots de la mer se heurtant du rivage)

LA VOIX : Stupide ! Ne sais-tu pas que la mort est un préjugé ? Ce n’est qu’une illusion ! Si l’homme meurt, c’est-à-dire qu’il mérite de mourir. As-tu jamais pensé à cela ? Du moment où l’être humain ne mourras plus dans l’histoire, il faut savoir qu’il s’est tellement donné la peine et qu’il s’est tellement élevé, qu’il mérite d’être immortel. C’est pour cela que Moi, Je te punis de mort.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (triste, chagriné) Ce n’est que Toi-même que Tu punis, Dieu. Car ce n’est que mon corps en argile qui meurt, qui est Ton œuvre. Donc ce n’est que Toi que Tu juges, parce que Tu n’as pas été capable de créer un homme eternel. Donc la mort des hommes, de leurs corps en argile est ta punition, Dieu… Mes œuvres seront eternels et leur éternité est ma récompense. Vois-Tu, Dieu, que Tu m’es inférieur ? (il tousse quelques fois) Par mon effort, j’ai réussi à m’élever au-dessus de Toi…

LA VOIX : Tu as perdu ta foi, Costache  et la crainte de Dieu… Et en même temps, tu as perdu aussi ta raison.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Je n’ai pas perdu ma foi, Dieu. Car j’ai ma foi selon laquelle je me conduis, mais l’homme a dû se créer une autre foi, meilleure et plus juste. Ce n’est pas la crainte que j’ai perdue, mais à un moment donné, l’homme ne craindra rien dans l’histoire et dans l’univers.

LA VOIX : Une autre accusation que je porte contre toi, Costache, est d’avoir quitté ta mère.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Oui, Dieu, Tu as raison. Mais j’ai payé pour cela aussi. J’ai payé mille fois. J’ai payé par le désir de la revoir et par la douleur de ne pas pouvoir le faire. Je ne pouvais pas l’emmener ici, ce qui aurait signifié la sortir de son univers. Et là où je l’ai laissée, je ne l’ai pas laissée sans abri, mais au milieu de sa famille, qui a voulu lui donner tout ce qu’elle a eu besoin, sauf la vue de son fils. (On entend un chien hurler sinistrement dans la nuit)

LA VOIX : C’est toi qui dois lui donner cela… C’est pour cela que je t’accuse et que je te punis.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Je ne pouvais pas, mon Dieu. Devant la pierre à sculpter, j’ai été comme un soldat parti à la guerre, se luttant dans les batailles. (Il inspire profondément, comme s’il se suffoquait). Ma bataille était sans pareil et je ne pouvais pas donner dix coups de sabre, puis revenir et embrasser ma femme, donner des caresses à mes enfants, me coucher sur les  genoux de ma mère : (en se plaignant) je n’ai jamais eu de répit, Dieu, c’est pour cela que malgré mon désir qui m’a consommé et en dépit de ma douleur qui m’a brûlé, j’ai dû supporter tout sans me plaindre, travailler là, loin des miens, dans le désert de la création et de l’esprit. (Essayant de se lever debout) C’est Toi, Dieu, qui en est coupable, car Tu pouvais m’aider et tu ne m’as pas aidé et tu m’as puni d’autant plus par la douleur et par l’injustice ! Tu m’as déterminé de peiner pour un morceau de pain, quand il fallait que Tu m’aides!

LA VOIX : (on entend le son d’un cor de chasse, de plus en plus loin) Tu as raison un peu, Costache. Une autre accusation que je te porte est celle d’avoir quitté ton pays, bien que tu saches bien  comme ton pays est humble, comme il avait besoin de ton bras et de ton esprit.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (révolté, mettant ses dernières forces) Tu n’as pas raison, non plus, Dieu. J’ai aimé ma mère et ma patrie de tout mon cœur et voilà que je suis loin d’elles, maintenant, que je rends mon âme. Au contraire, j’ai aimé ma patrie, Dieu, et c’est pour cela que je t’accuse de nouveau, car j’ai aimé ma patrie plus que Toi, qui ne lui as donné que des guerres et des malheurs. (Accès de tousse). C’est justement pour cela, Dieu, que j’ai dû la quitter, comme Tu l’as dit, mais je ne l’ai pas quittée, je l’ai menée au monde. Quand ma poitrine est arrivée à la frontière, j’ai pris la frontière sur ma poitrine comme un élastique et je m’y suis attelé et je l’ai portée ainsi très loin au monde. Où, selon le poète, j’ai mené la patrie au monde et je l’ai répandue dans l’Univers. (Petite pause) Si j’étais resté en elle, dans mon village ou en Bucarest, ou en Craiova, je n’aurais rien réussi, car Tu as eu soin qu’on n’y trouve rien de ce qu’il me fallait. Afin de faire ce que j’ai fait pour ma patrie, j’ai dû apprendre ce que je ne savais pas dans d’autres pays, arriver au centre du monde, où il y a des esprits qui ont vu et apprécié mon œuvre. Même si j’étais resté dans mon pays et que j’eusse créé l’œuvre que j’ai créée, il aurait fallu qu’il passe encore au moins un siècle pour qu’il arrive à être connu dans le monde. (Il respire profondément) Or, ainsi, il a été immédiatement connu, et par lui, par mon travail, c’est mon peuple qui a été connu, ses mythes et ceux du lieu d’où je venais. (On entend les flots de la mer très clairement, de très près)

LA VOIX :- Tu as raison, Costache, tu as fait ton devoir, mais tu es encore coupable.

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Oui, Dieu… (Il se réveille. Il ouvre ses grands yeux qui brillent. Il est clair qu’il va mourir) J’ai parlé tout seul, c’est mon esprit qui a parlé avec moi, c’est mon inconscient qui a parlé avec ma conscience. (En se plaignant) J’ai mal… Je me sens coupable. Pourquoi devrais-je me sentir coupable ?… Car je sais bien que mon devoir d’artiste et d’homme, je l’ai fait. (Ses lèvres sont sèches. Ses yeux regardent en haut). Mon Dieu, je meurs seul, comme j’ai vécu toute ma vie. Moi, je mériterais au moins quelqu’un qui m’apporte une tasse d’eau. (Haut) Ioana, Ioana, où es-tu ? Tes enfants sont des adultes. Moi aussi, j’aurais dû avoir au moins un enfant. (Il se tait. Ses yeux cherchent autour de lui avec inquiétude). 

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Comme je regrette, Dieu ! Comme s’il me manquait quelque chose ! (Après quelque temps) Mais est-ce vraiment une absence? Il ne me semble pas que ce soit une absence. Qu’est-ce que c’est, alors ? C’est une sorte de nostalgie. Qu’est-ce qu’il me manquerait? (Il ferme ses yeux quelque temps. Puis il les rouvre largement, avec lucidité). Est-ce bien ce monde qu’il me manque ? Oui, c’est lui qui me manque, avec toute son histoire, où j’étais comme le bourgeon au sommet du rameau (après un temps pendant lequel ses yeux cherchent quelque chose sur le plafond) Mais il me semble que ce n’est pas seulement ça. (En criant désespéré) Mon Dieu, mon Dieu, cette absence est double, c’est de la nostalgie, et de l’alanguissement à la fois, je vois très bien maintenant. Oui, c’est ça. (Après un temps)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Comme ils me manquent, l’univers et le futur ! Dieu, comme il est profond et muet mon désir, c’est comme une source noire qui donne du contenu à mon être. Il me manque le temps, il me manque ce que j’aurais pu faire en tant qu’artiste, si j’avais été un être eternel. (Il souffle péniblement, épuisé) Comme il me manque ce que je ne ferai jamais ! (après quelques instants) Moi, j’ai été, Dieu ! Voilà pourquoi je me sens coupable ! Je me sens coupable. Quel  sentiment est celui que je vis maintenant ? Comment l’appeler si ce n’est que de l’alanguissement ? Comme cet état est bizarre ! (après quelques instants) C’est le regret de ne plus pouvoir jamais travailler ? Mon bras ne pourra jamais bouger et se heurter de la pierre. La pierre, elle qui a des milliards d’années… Dans elle, dans la pierre qui a des milliards d’années, je vois les formes nues des œuvres prochaines que ma main devait sculpter. On les voit comme si elles étaient des lignes. Comme si elles restaient rêveuses, réfléchissant à quelque chose de loin et comme si elles attendaient. (Il se tait)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (Il se tait longtemps) C’est moi qu’elles attendent. Et moi, je ne viendrai jamais. Puis-je ne pas me sentir coupable ? ! Mon Dieu ! (il regarde longuement, comme s’il voulait quelque chose)  Cela signifie que mes œuvres ne se rassembleront pas dans un entier. (Il y a une expression d’effroi sur son visage) Je devais me rendre compte que l’œuvre de l’homme ne se rassemble jamais en formant un entier. L’homme est quelque chose de trop petit pour pouvoir réussir cela. (Rarement, avec regret) En vain ai-je cassé mon œuvre. Quel œuvre ai-je cassé, lequel ? Et quand s’est-il passé ? (il se tait)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Comme il me manque, Dieu ! Comme si un fleuve coulait par moi. Comme je sens de la nostalgie pour mon peuple ! (il pleure) Je voudrais mourir chez moi… Je voudrais mourir sur les collines du Gorj. (À haute voix, douloureusement) Dieu, écoute-moi… Ne m’emmène pas, pour que j’aie le temps d’arriver dans mon pays, au milieu de ma famille ! (il essaie de se soulever. Les sueurs de la mort coulent sur sa peau jaune, ridée, de vieillard. Il retombe, épuisé. Il tourne sa tête, comme s’il tournait vers le mur).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Mon Dieu, j’ai envie de hurler! Voilà pourquoi je me sentais coupable mais je ne savais pas pourquoi. Mon Dieu, quelle intention as-Tu envers moi!? Qu’est-ce que Tu as fait de moi, Dieu? (en hurlant de douleur) De moi! (les chants des coqs se lèvent au-dessus du village comme d’un autre monde)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Il fallait que j’aille chez moi avant de mourir, j’y avais pensé et c’était mon intention, afin de sculpter les montagnes. Cette idée m’est venue depuis longtemps, quand j’étais jeune et je croyais à mes pouvoirs et à la possibilité de mener à bout ma tâche. (Après quelques instants. Au fond, il parle avec lui-même). Je ne devais pas les sculpter toutes. Ce n’aurait pas été, peut-être, bien. Oui, j’aurais dû sculpter au moins quelques montagnes de mon pays. Au moins un. J’avais pensé, moi, au sommet de Glodeanu, j’en imaginais même le croquis… Je n’aurais pas eu besoin que de 500 ouvriers et après deux années, j’aurais réussi une merveille. (La tousse l’étouffe) Ce serait sorti  quelque chose qu’on ne pourrait jamais faire de nouveau, et nulle part dans le monde. Plus fameux et plus grandiose que le sphinx. On l’aurait conservé pendant des milliers d’années. C’est comme  je verrais la sculpture émoussée par le vent et par la pluie. (Sa voix s’éteint peu à peu) Ceux qui vivront dans ce pays, si l’humanité ne disparaitrait …dans l’univers, ceux qui rentreront de temps en temps sur ces terres le verraient… Il leur semblera comme une œuvre de la nature ou du passage des millions d’années (il s’est revenu. Maintenant il est même heureux en se rappelant de son projet de jeunesse et en remémorant des images des montagnes natales.)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : J’aurais rendu mon pays le plus connu du monde. Ainsi comme tout le monde s’amasse pour voir les merveilles de l’Égypte, de même il aurait déferlé sur les lieux du Parâng. (Il est satisfait). J’aurais apporté beaucoup d’argent à mon pays, comme en a apporté le Jérusalem. Comme je regrette, mon Dieu… Mais c’est Toi qui est le plus coupable, parce que Tu ne m’as pas donné de pouvoir. Parce que tu as enlevé mes pouvoirs, au lieu de faire des artistes comme moi des êtres éternels. Tu devais les rendre éternels, Dieu, pour qu’ils donnent le plus que possible à leurs semblables. (Il réfléchit quelques instants). Dans les Montagnes du Gorj, j’aurais sculpté j’histoire du peuple roumain. Quelle merveille il y aurait ! (Après quelques instants) Ou j’aurais sculpté l’histoire du monde dès ses débuts. (Petite pause) Hé hé hé hé hé!  L’histoire du monde dès ses débuts. L’histoire du monde dans des métaphores. Ou encore plus grave. Mon Dieu, donne-moi encore une vie! (Croyant à ce qu’il dit, il essaie de se relever) Donne-moi encore une vie pour vivre, mon Dieu! J’aurais sculpté l’histoire future du monde et de l’homme. Je leur aurais montré la vraie voie, l’étoile selon laquelle devraient se conduire. (Il s’est fatigué, il respire péniblement). L’homme est encore un animal, un pauvre être, un fauve. Il pourrait se suicider encore une fois, comme il l’a fait dans la deuxième guerre mondiale, quand tant de peuples se sont suicidés à cause des esprits maléfiques des  hommes qui les conduisaient (Le son éteint d’un buccin se perd au loin)                               

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Les plus coupables de la destinée du monde sont les chefs des peuples. Ce sont les grands criminels de l’humanité. (Il respire profondément, en râlant)  Pour ainsi dire, l’homme doit être impitoyable contre ceux qui ne font pas leur devoir à l’égard de l’homme et du progrès et ne le feront longtemps (Ses sourcils sont froncés et son regard est froid) Peu sont ceux qui essaient de le faire et ils sont affligés parce qu’ils ne peuvent rien faire à cause des autres (Il semble animé) Probablement je n’ai jamais eu tant à dire à l’homme et aux peuples comme j’ai dans ce moment, quand je rend mon âme (après quelques moments) Il me semble que je me suis repris. La vitalité, je la sens de nouveau en moi, comme elle y revient, comme elle susurre à peine, comme l’eau dans la fontaine… (Il respire profondément, il soupire).                                                                                                 

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (en parlant à soi-même) Tant de fois j’ai été abattu à terre, autant de fois je me suis relevé. (Il se lève debout. La transpiration s’écoule sur son front et sur ses joues. Il fait quelques pas dans l’atelier, en chancelant)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (on entend la sirène d’une ambulance dans la rue). Le sculpteur semble écouter) J’ai même l’impression de  pouvoir encore travailler. (Il prend un ciseau dans la main. Il tâtonne la pierre). On a mis en moi de grands pouvoirs. Cette terre d’où je proviens a versé en moi tant de sèves et de pouvoirs ! Elle m’a donné et m’a créé, telle une mère. Car elle avait beaucoup à dire et elle avait besoin d’un grand artiste qui l’exprime. J’ai beaucoup fait pour mon peuple et j’en suis heureux, mais je me sens coupable de ne pas avoir pu tout faire pour lui et de lui rester encore obligé. (Il se tait quelques instants, on entend les cris des mouettes qui volent dans le ciel).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (en soupirant) Comme je lui suis obligé ! Est-ce qu’il y a quelqu’un… mais je n’en suis plus sûr. Plus on fait des dons à une terre, moins ils lui suffissent.  (Il se tait de nouveau).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : (Les yeux agrandis d’une manière étrange, en regardant droit devant lui) Maintenant je vois cela très clairement. Et je vois aussi clairement, qu’au moment où un artiste meurt, il meurt coupable. (Il réfléchit quelque temps) Au fond, si je réfléchis davantage, j’ai toujours peiné comme si j’avais été coupable pour quelque chose, et que j’eusse voulu me délivrer de cette coulpe, par le travail. (Il prend une pierre et lui donne des caresses. Il s’assied sur un tabouret, devant un torse. On entend dehors le chant d’un rossignol, comme si les aubes venaient).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Que je mette cela dans la pierre. (Il s’arrête après quelques coups de ciseau). J’ai tant à dire, que je ne peux rien commencer. Plusieurs diront que je n’ai plus travaillé depuis un certain moment de ma vie, que je n’aurais rien à dire, mais en verité c’est le contraire. (Il tousse quelques fois). Je ne peux plus travailler, car j’ai tant à dire, que j’ai envie de tout dire d’un seul coup, ce qui n’est pas possible. (Fatigué) Et je n’ai plus la patience de les dire , parce que je sais que le temps ne m’attend pas et il me semble inutile de dire un seul mot, si on ne peut pas dire toute la phrase. Si on ne peut pas dire tout ce qu’on a à dire. (Après quelques moments de réflexion)

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Voilà quel est, à mon avis, le drame d’un artiste. Il a de plus en plus à dire. Ainsi arrive un moment où, en se rendant compte que, physiquement, il n’est pas immortel, pour pouvoir dire tout ce qu’il a à dire… après avoir réussi à dire quelque chose dans sa vie, il renonce à dire ce qu’il lui reste à dire. Et il se tait… (Il réfléchit, il sourit pour soi-même).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Comme ce moment est douloureux et magnifique. Quand il renonce. Il me semble que c’est une des plus hautes magnificences de l’homme. C’est probablement cela que j’ai vaguement senti quand j’ai entendu la « Mioritza » pour la première fois. (Il réfléchit). Oui, je me rappelle bien, c’est le même sentiment que vivait le berger de la « Mioritza », lui aussi. (Il se tait un temps). Combien d’hommes le comprennent ? Je crois que c’est soi-même qui doit le vivre, pour pouvoir le comprendre. (Triste, épuisé). Voilà, je le comprends à peine maintenant, après une vie entière. (Il se tait quelque temps, comme s’il écoutait). Les gens, les générations passeront comme les feuilles tombent et comme l’herbe se fane. Puis, un temps viendra, quand les hommes ne mourront plus. Et jusqu’au renversement du sablier, s’il se renverse de nouveau, pendant des milliards d’années, personne ne vivra plus ce sentiment profond et lourd de trop-plein. (Il écoute). Mon Dieu, quel sentiment, quel état terrible et magnifique ! (Après un temps)  Cela vaudrait la peine de vivre une vie totalement inutile, a condition qu’on vive cet état. (Il réfléchit un peu).

CONSTANTIN BRÂNCUŞI : Est-ce qu’on m’a donné cet état comme récompense pour ma vie de peine et de méchanceté ? Et pour tout ce que j’ai fait pour l’homme ? (Il se tait). Cela devrait être le bonheur-même… Le grand et véritable bonheur. (Petite pause) Mais non, c’est de la lumière souffrante, de la douleur et en même temps une fête de la chair, de ta substance. C’est un cri douloureusement doux et amer ! (Il s’arrête, son visage devient inquiet) Mais est-ce que par hasard on me le donne afin qu’on me reprenne? (Il respire péniblement) Est-ce qu’on me donne pour que je sois consolé et tranquille ? (Il sourit amèrement) C’est comme la mort me liait les yeux, pour pouvoir m’emmener. (Après un temps. L’expression de son visage est pleine de pitié) Je me sens comme Prométhée au sommet d’une colline, sous le souffle  du vent de l’éternité, bien que mon corps ne soit qu’une vieillerie… Qu’on reste dans cet état des milliers d’année !  Je crois maintenant pour toujours, la conscience éclairée, que c’est exactement ça la mission de l’homme. (Étouffé) C’est ainsi que l’homme deviendra, immortel par sa création et par sa lucidité (En priant Dieu) Mon Dieu, je t’en prie, laisse mon esprit vif dans cet état! Pétrifie-moi ainsi pour l’éternité…

(Comme si Dieu l’avait écouté, il reste pétrifié dans cette position, en regardant au loin, les yeux ouverts. On entend les flots de la mer de plus en plus fort, se heurtant des rochers. Les cris clairs et déchirants des mouettes résonnent de plus en plus fort, comme s’ils s’approchaient).

                                              FIN

6. 03. 2017                                     ȘTEFAN DUMITRESCU